Zapaspeech #4 /// Entretien Gérard Berréby /// Editions Allia /// Bousculer l'ordre des choses

Publié le par lémi


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allia.jpgLorsque l’on parle d’édition indépendante de qualité, un nom revient fréquemment, celui d’Allia. Que ce soit dans le domaine de la littérature contemporaine, de la critique sociale ou de l’histoire politique, Gérard Berréby, son fondateur, a construit via Allia un catalogue d’une cohérence et d’une richesse aussi rares que précieuses. Et semble avoir réussi son pari : faire rimer liberté éditoriale et choix de publication ambitieux avec réussite commerciale. A rebours des positions pessimistes habituellement tenues sur l’évolution du monde du livre par ses acteurs – à cet égard, il est intéressant de confronter le discours précédemment tenu par Eric Hazan en ces pages (cf. Zapa Speech #2, part. 1), avec celui du fondateur d’Allia –, Gérard Berréby dresse un tableau de la situation de l'univers éditorial très éloigné de celui qu’on nous dépeint habituellement. A ses yeux, il n’y aurait pas, au sein du monde du livre, de réel problème de structures, plutôt un problème de personnes, de mentalités. Prise de position à milles lieues du catastrophisme ambient que Zapa prend grand plaisir à relayer. 
 
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Quel était votre objectif initial lors de la fondation d’Allia en 1982 ?

En quelques mots, je dirais que ce qui se publiait alors ne me convenait pas et que j’avais la prétention de faire des livres qui allaient convenir à mes désirs, besoins et attirances ; je voulais éditer des ouvrages que je ne trouvais pas sur le marché.

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Cet objectif a-t-il beaucoup changé entre 1982 et aujourd’hui, après environ 400 ouvrages publiés ?

Il s’est élargi au fur et à mesure. Plus je constate qu’il est possible de faire des choses, plus j’en réalise. D’un côté, je n’ai pas l’impression qu’il y ait une grande différence entre ce que je voulais faire quand j’ai commencé et aujourd’hui. De l’autre, c’est vrai qu’il y a un écart énorme, parce que la pratique est venue se greffer à l’objectif initial. Le catalogue Allia compte désormais quatre cents titres. Ce n’est pas rien.

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J’imagine qu’au début, vous ne vous investissiez pas dans la maison avec la même intensité ?

C’est simple : entre 1982 et 1991, j’ai publié 30 livres. Entre 1991 et 2007, j’en ai publié environ 380, voire 400. Les dix premières années, je publiais un ou deux livres par an, alors que maintenant je publie 25 à 30 livres par an. Ce n’est plus le même univers. 

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Ce n’est donc devenu votre activité principale qu’à partir de 1991 ?

Oui, c’est vers cette époque que j’ai commencé à m’y consacrer complètement. J’ai alors investi les locaux de la rue Charlemagne – on y est toujours – et j’ai commencé à y travailler à plein temps. C’était un véritable changement : je ne pouvais plus me permettre de faire des livres par caprice, par vanité ou par envie de me faire plaisir sur un sujet précis. Je continuais à faire ce que je voulais, avec une totale liberté de choix, mais dans un contexte beaucoup plus professionnalisé.

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Avec l’arrivée d’une obligation de résultat ?

Oui, par définition. L’obligation de résultat est le gage de ma liberté de choix. Désormais, je suis obligé de vendre mes livres. Pourtant, avant de faire un choix, je ne me demande pas si le projet va marcher ou pas. Je décide de le publier parce que je pense qu’il faut le faire. Par contre, c’est dans l’après publication que je me donne les moyens de construire le potentiel commercial d’un ouvrage, de lui donner une vie publique et de faire en sorte qu’il se vende.

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Vous n’avez jamais publié un livre pour le seul motif de sa rentabilité ?

Jamais. J’ai toujours publié des livres parce que je les avais choisis. Quand je sors un livre, je ne me demande pas « Combien d’exemplaires dois-je en vendre pour atteindre un seuil de rentabilité ? » Ce genre de questions existe, bien sûr, mais elles n’ont à mes yeux lieu d’être qu’une fois le choix initial fait.

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Vous avez souvent déclaré que le problème de la plupart des éditeurs indépendants se situait plutôt dans ce moment « après le choix », dans cette incapacité à gérer la sortie d’un livre. C’est un discours qu’on entend rarement.

Si je détonne dans le paysage éditorial français, c’est parce que ce milieu-là associe bien souvent la culture avec le culte de la martyrologie. Personnellement, cet état d’esprit est très mauvais pour ma santé physique et mentale. Par convenance personnelle, je ne m’y retrouve pas du tout. Ce n’est pas parce qu’on est dans la culture, dans le livre ou la littérature, que l’on est obligatoirement dans une misère noire parce que les gens ne s’y intéressent pas. Si on suit le discours de ces gens, nous serions doués, intelligents, cultivés, alors que le public serait composé d’ignares qui ne s’intéresseraient qu’à la télévision, à la Star-Academy ou je ne sais quelle connerie…


Il faut également dire que beaucoup de gens dans ce milieu – pas seulement dans l’édition d’ailleurs – sont restés scotchés à leur propre génération. C’est un vrai problème. Par exemple, quand je publie le premier roman d’Alizé Meurisse (Pâle sang bleu, ouvrage publié en août 2007), je constate qu’un certain nombre de gens d’une quarantaine d’années n’accrochent pas vraiment. Ils n’arrivent pas à se faire à l’idée qu’il y a une génération qui est arrivée après la leur et qui a une approche différente. En revanche, les gens d’une vingtaine d’années qui lisent ce roman ont l’air de s’y retrouver.


Les vieilles générations analysent la société dans laquelle nous vivons avec des points de vue arrêtés à un moment dit générationnel. Personnellement, j’ai le sentiment d’avoir cette capacité d’aller dans un sens puis dans l’autre, de ne pas me cantonner à ma propre génération, les années 1960-70.

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Sous peine de vous engluer dans une pensée uniforme ?

Exactement. Imaginez que j’écoute en boucle depuis 40 ans une chanson des Rolling Stones ou de Bob Dylan datant de la fin des années 1970, ce serait catastrophique. Il m’arrive évidemment d’en écouter mais, heureusement pour moi, je n’écoute pas que cela. Si vous prenez cet exemple et que vous l’élargissez à d’autres domaines, vous comprendrez un peu mieux ce que je veux dire.


Vous m’avez cité d’autres éditeurs indépendants (La Fabrique, Agone, Raisons d’Agir etc., tous clairement marqués à gauche et se réclamant d’une approche engagée de l’édition) auprès desquels je passe pour un self-made man, libéral-moderne et peut-être même sarkozyste. Ca me fait mourir de rire. On m’en veut de remuer le couteau dans la plaie en affirmant qu’un éditeur qui publie un livre a la responsabilité de la vie de ce livre. Par exemple, il a une responsabilité morale envers un auteur mort il y a trois siècles auquel personne n’a demandé l’autorisation de rééditer un de ses ouvrages. De même, je suis convaincu qu’il a également une responsabilité morale envers un auteur contemporain. Ceci dit, ce n’est pas parce que j’ai conscience de cette responsabilité morale que tous mes livres rencontrent un succès.

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Dans certains domaines, il semble pourtant difficile d’éviter l’uniformisation des analyses.

Bien sûr. Mais, pour se défaire des microcosmes de l’édition et de la littérature, en grande partie parisiens, il suffit de se retourner, de trouver autre chose. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait une uniformité dans la critique de ce monde par Michel Bounan – un auteur publié par Allia. Au contraire, il y a un point de vue qui détonne par rapport à tout ce qu’on peut lire ailleurs.

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Oui, mais il n’y a pas beaucoup de retour médiatique sur Michel Bounan, non ?

C’est un pestiféré dans les médias ! Mais lui-même refuse absolument de se prêter à ce jeu-là ! Par contre, il a des lecteurs. La Folle Histoire du monde s’est quand même vendu à 3 000 exemplaires. Ses livres trouvent un public malgré tout.


Je n’adhère pas du tout aux discours catastrophistes sur l’édition. Quand on tient un discours de ce type, on a généralement en ligne de mire les générations qui viennent. Alors que ces nouvelles générations sont le sel d’une société, celles qui s’intéressent, qui captent plus vite que les autres, qui comprennent. Elles constituent la sensibilité très vive d’une époque. Et quand j’entends ce discours catastrophiste sur les sciences sociales, sur le livre, sur tout ce qui va mal, je préfère en rire. Je m’en sens tellement loin…

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Mais même si vous êtes à l’écart de ça, ce constat « catastrophiste » comporte quand même une grande part de réalité, non ?

Bien sûr, c’est évident. Mais de quoi s’étonne-t-on ? On place des businessmen et des financiers à la tête des entreprises tout en affirmant vouloir conserver une totale liberté sur le choix des publications. C’est absurde. Quand j’ai publié Michel Bounan, il m’a fallu dix ans pour imposer son premier livre. Au début, les ventes de ses livres étaient quasi inexistantes. Mais j’ai continué à le défendre parce que je pensais que c’était un vrai auteur, avec une vraie pensée. Je n’ai pas tenu de discours à ce sujet, j’ai juste attendu qu’on sorte du tunnel. 


Le discours catastrophiste fonctionne de pair avec celui qui consiste à affirmer que les nouvelles générations ne s’intéressent pas à ces sujets. C’est une erreur fondamentale. Je pense que le problème vient avant tout des gens mêmes qui forment le marché du livre. A partir du moment où l’on veut critiquer et s’interroger sur les dysfonctionnements du système éditorial, il faut commencer par critiquer les acteurs eux-mêmes, à commencer par les éditeurs. Ma capacité de jugement ne prime pas sur celle des autres, mais il faut se rendre à l’évidence : quand un livre est mauvais, il est mauvais. Je m’étonne souvent de retrouver sur le marché des livres qui m’ont été soumis, que j’ai lus, considérés et refusés. Une fois encore, il faut se méfier de l’effet pernicieux du microcosme littéraire qui souvent fonctionne davantage par renvois d’ascenseur et paresse mondaine que par conviction littéraire absolue. Si personne ne parle d’un livre à sa sortie, si il ne se vend pas et finit dans les bacs de solde ou au pilon, c’est peut-être qu’il n’ait pas été bien choisi ni bien travaillé avant sa parution.


Ce n’est pas que je sois le seul à faire de bons livres, mais j’ai l’impression qu’il n’y a qu’ici qu’existent cette cohérence et cette rigueur permanentes à tous points de vue. Il y a de très bons livres publiés partout. Il y a aussi de très bons éditeurs partout. Mais ce sont, pour la plupart, des éditeurs salariés. Et un éditeur salarié doit toujours trouver des équilibres internes et externes. Sa décision, en dernière instance, ne provient pas de l’appréciation réelle d’un texte. Moi, je n’ai de comptes à rendre qu’à moi-même. Évidemment, comme dans toute aventure humaine, celle-ci est aussi composée d’erreurs. Mais je les assume. Et je revendique complètement l’indépendance de mes choix. Je défends tous les livres que je publie.

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Parmi les éditeurs indépendants contemporains, peu semblent trouver grâce à vos yeux. En remontant à des époques antérieures, y-a-t-il des éditeurs qui vous ont marqué ? Jérôme Lindon, François Maspero, Jean-Jacques Pauvert ?

Pourquoi vouloir toujours esquisser une filiation ou nommer le modèle duquel on s’inspire ? La réalité réside dans ce que nous faisons aujourd’hui même, ici et maintenant. Aux éditions Allia, une certaine énergie traverse l’activité au quotidien, comme dans un groupe de rock. Il y a une pulsion qui se dégage de ce que l’on fait, qui émane de la conjonction de personnes très différentes. On ne sait pas pourquoi elles sont là mais on constate que ces personnes forment un groupe. Les auteurs, les collaborateurs, les gens, vont, viennent, etc. Et les choses se font dans cette dynamique, cette énergie. Comme dans un groupe de rock. Or, avez-vous déjà vu un groupe de rock affirmer qu’il aime un autre groupe de rock ? C’est peu fréquent. Pour revenir à votre question, il n’y a aucun éditeur dont je surveille particulièrement la production. Il y a des auteurs que j’aime bien et dont j’ai plaisir à suivre l’évolution. Mais je le fais en tant que lecteur et non en tant qu’éditeur qui ambitionnerait de les convoiter.

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J’imagine que vous n’aimez pas cette manière qu’ont beaucoup d’éditeurs contemporains de démarcher les auteurs d’autres éditeurs ?

Quand on a la prétention de faire quelque chose, il y a une façon de faire. Si votre projet se veut différent de ce qui se fait, il faut que sa conception diffère des pratiques d’autres éditeurs. Pourquoi convenir d’un projet avec quelqu’un – c’est tellement facile de sympathiser, d’aller boire un verre, puis de planifier un bouquin – qui le fait déjà, à l’identique, ailleurs ?

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Vous tenez à rester à l’écart du microcosme de l’édition et de son fonctionnement en vase clos ?

Les pratiques corporatistes sont toujours sclérosantes et engendrent forcément la répétition. Par exemple, on dit qu’il n’existe en France que deux ou trois imprimeurs à la hauteur. Personnellement, je fais imprimer mes livres en Italie et il se peut que demain je choisisse une imprimerie à Prague ou en Belgique si les conditions m’y sont plus favorables.


Quand quelqu’un monte une maison d’édition, c’est toujours le même refrain : il s’installe dans le quartier où il y a déjà des éditeurs, il imprime là où tous les éditeurs font imprimer leurs livres, etc. Ca ne rime à rien. Mes obligations sont les mêmes que celles des autres éditeurs – j’achète du papier, j’imprime des livres, je paye, je transporte, j’ai un distributeur, etc –, mais je n’ai pas envie de fonctionner avec les mêmes conseillers fiscaux, les mêmes conseillers juridiques, les mêmes avocats – ce que l’on a bien vu dans l’affaire des Miscellanées*.


L’édition en France, c’est une coterie, une corporation, avec ses cafés et ses restaurants. En se côtoyant les uns les autres, on finit forcément par se ressembler à un moment ou à un autre. A mes yeux, il vaut mieux inventer un style, un genre. Surtout quand vous avez la prétention, comme Allia, de faire des choses différentes et de lancer des auteurs inédits. Pour créer la nouveauté, il vaut mieux trouver un style nouveau.

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La plupart des titres que vous avez publiés s’attaquent à l’ordre des choses : les dadaïstes, les situationnistes et les lettristes, les punks et les rappeurs, les anarchistes russes, Chomsky, les toxicomanes, Marx… Est-ce né d’une fascination pour les gens qui remettent violemment en question la société, ou bien est-ce une façon de s’engager ?

Je pense que les deux – passion et engagement – ne s’opposent pas, j’ai toujours cherché à les concilier. A toutes les époques, il y a des gens en marge qui sont dans le même temps les forces vives d’une société. Mais ces gens ne peuvent pas aller au- delà parce que l’époque ne le leur permet pas. Leur œuvre trouve finalement un écho dans l’époque suivante, ou dans celle d’après. Le catalogue d’Allia remonte à l’Antiquité car le but est d’exhumer, de découvrir, de montrer, ceci sur toutes les époques. Et on s’aperçoit qu’il y a toujours un fil conducteur de l’Esprit qui, en quelque sorte, vient d’ailleurs. Des gens qui ne vont pas dans le café où tout le monde va. Ce sont ces gens-là qui m’intéressent.

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En quelque sorte, vous vous intéressez au premier élan, davantage qu’à ce qui suit ?

Oui, toujours, dans tous les domaines. Pour en revenir à ce que vous disiez tout à l’heure, je pense que la critique doit venir des acteurs : c’est eux qui font le choix des livres. Ils vous répondront qu’ils n’ont pas le choix, qu’ils doivent donner des gages de résultat à leurs patrons. Je trouve cette défense malhonnête. Vous, par exemple, si vous vous retrouvez au chômage, vous n’allez pas pour autant devenir flic. Evidemment, vous serez dans la merde, parce qu’il vous faudra payer le loyer, les clopes, etc. Malgré tout, je suis sûr qu’il y a des boulots que vous ne feriez pour rien au monde. C’est la même chose pour moi. Je publie des livres en ayant la conviction qu’il existe des esprits de qualité, des gens intéressants pour les lire. Car le public intelligent sent, trouve, s’intéresse, explore, existe.

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Vous semblez réfuter ce que beaucoup de gens voient comme une crise intellectuelle généralisée. Pourtant, dans certains domaines, le problème semble avéré. Prenez le cas du journalisme politique, sa collusion avec le pouvoir qu’a très bien montré Serge Halimi dans Les Nouveaux chiens de garde (Raisons d’agir, 1997), vous pensez vraiment qu’il n’y a pas de crise ?

Pour moi, ce livre d’Halimi est catastrophiste, il n’est pas constructif. Le cœur du problème se trouve ailleurs, dans les pratiques de la profession. Et il en va de même pour les éditeurs et les journalistes politiques. C’est au moment où le journaliste écrit son billet que, trop souvent, il s’autocensure, retient ce qu’il veut dire. Car il sait ce qu’il peut se permettre d’écrire ou pas. Il sait comment il va pouvoir « vendre » – l’expression est révélatrice – son article au rédacteur en chef, en ne disant pas certaines choses. Il n’y a pas de comité de lecture qui censure les journaux. Il y a juste des journalistes qui savent ce qu’ils doivent dire et ce qu’ils ne doivent pas dire.

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Vous semblez prendre un malin plaisir à ne pas tomber dans les pratiques habituelles du monde de l’édition, à réfuter la logique des réseaux.

Je ne veux pas forcément me positionner comme étant fondamentalement différent. Mais il y a beaucoup de gens qui sont convaincus qu’il faut forcément passer par un réseau de relations pour être publié, c’est une aberration. La majorité de ce qui est publié chez Allia vient d’ici (désignant du doigt les impressionnantes piles de manuscrit encombrant son bureau). Pour moi, c’est très important de le dire car je pense que cette manière de faire peut assainir un peu la situation. On publie beaucoup de manuscrits reçus au courrier. Nous ne sommes pas les seuls, Gallimard aussi le fait beaucoup. Mais la plupart des éditeurs se plaignent du nombre de manuscrits reçus par la poste. S’ils pensent en recevoir trop, il faut qu’ils changent de boulot ! 

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Vous êtes dans une situation particulière, une position de force. Votre exemple n’est pas forcément transposable à beaucoup de gens.

Si je me tiens hors de ce milieu, c’est par convenance personnelle, parce que j’aime bien aller voir ailleurs. Par exemple, mes potes ne viennent pas de ce milieu-là. Et j’ai effectivement l’avantage de pouvoir dire merde. Mais je n’ai jamais cherché à être un exemple. En revanche, j’aimerais qu’il y ait davantage de gens qui ne partent pas vaincus d’avance. L’omniprésence des discours catastrophistes a débouché sur la généralisation d’un pessimisme improductif. Ce n’est pas normal. Le plus scandaleux ne réside pas dans toutes ces saloperies dont on parle mais plutôt dans le fait qu’on soit si peu nombreux à les braver. Vous semblez me donner une position à part mais, ce qui me distingue, c’est la rareté de la chose. S’il y avait plus de gens qui faisaient des choses dans mon genre, la valeur de mon activité serait beaucoup moins élevée.

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Est-ce que vous vous considérez comme un éditeur engagé ?

Forcément. A travers des choix de publication stratégiques. Par exemple, n’oubliez pas que quand j’ai publié le premier livre de Michel Bounan en 1991, Le Temps du sida, l’ouvrage avait déjà été refusé par une quinzaine d’éditeurs. Michel Bounan tenait un discours sur le sida qui ne plaisait pas, il a été traité de charlatan**. En France, si tu affirmes être engagé, on te demande tout de suite : « T’es de droite ou t’es de gauche ? » Ca n’a aucun sens. Ce débat est caduc parce que ce sont des notions qui n’existent pas à mes yeux. 

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Pour moi l’éditeur engagé est bien souvent celui qui se refuse à publier ce qu’on attend de lui. Est-ce que vous cherchez à prendre les gens à rebrousse-poil ?

Je pense qu’il ne faut pas servir au lecteur ce qu’il attend. Notre rôle n’est pas de lui faciliter la vie. Je trouve très sain de ne pas se contenter des positions qu’on occupe. Il faut faire soi-même la guerre à ses propres acquis.

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De là votre irruption dans la littérature contemporaine il y a une dizaine d’années et le fait que vous posiez comme règle en ce domaine de ne jamais publier d’auteurs déjà publiés ailleurs ?

Fondamentalement. Ça ne m’intéresse pas sinon. Le propre d’une maison d’édition comme Allia, c’est de faire découvrir des choses. C’est grâce à cet état d’esprit que nous en sommes arrivés là. Au final, on jouit auprès du public d’un capital crédit qui vaut des milliards de dollars en termes de communication. En librairie, les lecteurs nous font souvent confiance sur la seule foi de notre nom, c’est très précieux.

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Comment arrivez-vous à ne pas décevoir les lecteurs ?

Je ne connais pas véritablement le public. J’observe les gens qui viennent dans les locaux ou qui viennent nous voir au Salon du livre et, à partir de là, je me fais une idée des lecteurs qu’on fédère autour de nous. Mais mes choix proviennent avant tout de convictions littéraires personnelles et ne sont pas motivés par le désir de satisfaire un lectorat donné.

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Et ces convictions se révèlent justes en général ?

Je pense que oui. Vous savez, je suis amené à prendre beaucoup de décisions. Mais je n’ai jamais la totalité des éléments entre les mains. De la place que j’occupe je peux généralement interférer sur 30 à 40% des éléments. Le reste est de l’intuition. Dans le même temps, je fais le maximum pour connaître tout ce qui peut m’aider à influer positivement sur la vie d’un livre. Il y a un moment où il faut que la mayonnaise prenne, un moment exact où il faut fouetter. Et quand ce moment me semble là, je prends des risques et je fais confiance à mon intuition. Les gens qui veulent être en possession de tous les éléments pour prendre une décision n’aboutissent qu’à un état de paralysie. Il est très rare d’avoir tous les paramètres entre les mains. Il faut prendre des risques, comme dans la vie de tous les jours. Quand vous êtes amoureux, il y a toujours un moment où vous ne savez pas si vous allez vous faire jeter ou pas. Prendre le risque de se déclarer et espérer tomber juste tient à une question de feeling, d’intuition. 

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Est-ce que vous pensez que « grandir c’est mourir » ?

Je tiens à conserver la maîtrise de ce que je fais. Aujourd’hui, je suis capable d’être « tout-terrain », c’est-à-dire de parler en connaissance de cause de tous les livres que je publie. Si je publiais plus de titres, je ne pourrais plus. Je n’ai aucune envie de prendre un directeur de collection auquel je déléguerais dix livres par an. Arriverait forcément un jour où l’on m’interrogerait sur un livre et où je répondrais : « Je ne peux pas vous répondre, c’est Untel qui s’en occupe. » Pour l’instant, j’assume tous mes livres. On peut me taper sur l’épaule dans la rue ou m’attaquer sur un livre publié par Allia, et je réponds, j’ai les arguments, je sais de quoi je parle.


C’est aussi une question de choix économique. Cela va passer pour une provocation, mais je pense qu’au sein de notre système capitaliste hyper-concentré où tout le monde rachète tout le monde, l’avenir appartient aux petites structures informelles, nerveuses, des espèces de brigades légères qui apportent un sang neuf, sans capitaux particuliers ni relations, sans budgets de communication ni équipes de marketing, sans lourdeurs ni salaires importants.

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Est-ce que les grands groupes ne l’ont pas un peu compris ?

Ils en donnent seulement l’impression. Leur façon de procéder consiste à racheter les maisons en difficulté et, une fois rachetées, à les vider de leur substance. Car le rachat est toujours suivi d’une démarche incestueuse. Les droits pour les livres de poche sont cédés aux collections de poches des maisons appartenant au même groupe. La distribution se fait par la maison de distribution qui appartient au groupe. Ils multiplient les petits profits de ce genre. Personnellement, quand je vends les droits d’un livre de poche, je n’ai aucune politique systématique. Je traite les dossiers au cas par cas. Il m’arrive souvent de refuser des propositions d’achats de droits. Je garde cette liberté.

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Face à un monde de l’édition de plus en plus concentré, ceux qui arriveront à rester indépendants et à savoir en profiter, seront finalement dans une position enviable ?

Une position de force, c’est certain. Regardez, j’ai publié Les Miscellanées***. Or dans le paysage éditorial actuel, ce n’est théoriquement pas normal qu’une petite maison fasse l’acquisition des droits d’un tel ouvrage. Quand j’ai rencontré le directeur de Bloomsbury, il m’a dit avoir proposé les Miscellanées à tous les éditeurs en leur disant qu’il avait été vendu à plus de 500 000 exemplaires en Angleterre et ils n’en ont pas voulu. Ils l’ont proposé en premier lieu aux éditeurs spécialisés dans la publication de best-sellers. Et tous ont eu la même réaction : « c’est trop british ». Quand je vous dis qu’on peut agir différemment, ça implique d’agir avec des formes nouvelles. Le style fait l’homme.


J’ai fait une proposition ridicule à Bloomsbury – qui est une multinationale par rapport à Allia – pour ce livre qui s’est vendu à 700 000 exemplaires en Angleterre. Et je me suis même offert le luxe de proposer de refaire certains passages du livre que je jugeais trop anglais. Par exemple, le passage sur l’argot des public schools. Ils ont accepté, sous réserve qu’on soumette nos propositions à l’auteur. Et Ben Schott, l’auteur, a accepté tout ce que Boris Donné, notre traducteur, lui a proposé.


Au final, on a fait un livre qu’on a acheté pour trois fois rien par rapport à sa valeur sur le marché, pour lequel on n’a fait aucune campagne de marketing, pour lequel je n’ai pas acheté un cm2 de publicité dans la presse, à la radio ou à la télévision, et pour lequel je n’ai même pas prévu de présentoirs spéciaux pour les librairies. Et puis le livre est arrivé en librairie, la presse s’en est emparée, on a réimprimé, réimprimé, jusqu’à vendre 225 000 exemplaires.

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Donc, en étant efficace, on peut profiter des avantages d’une structure légère pour publier ce genre de succès ?

Je le crois. Cela va aussi de pair avec notre politique qui consiste à faire collaborer de jeunes débutants à notre maison. Beaucoup de traducteurs commencent ici. Certains d’entre eux sont des stagiaires à qui je fais faire un essai. Comme ce ne sont pas des traducteurs professionnels, je les sous-paye par rapport au prix de marché : 20, 30, 35% moins cher. Cela fait jaser certains, mais on retravaille leurs traductions avec eux pour les aider à améliorer la copie. Ils font trois ou quatre livres avec nous et ils sont alors assez grands pour voler de leurs propres ailes. Tous mes collaborateurs extérieurs sont d’anciens stagiaires dont j’ai su repérer les aptitudes.

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Là aussi vous avez une approche plutôt singulière.

Tout à fait. Lorsque vous cherchez du travail, on vous dit souvent : « vous n’avez pas d’expérience ». Ce n’est pas logique. Quand on commence à travailler, il est normal de ne pas avoir d’expérience. C’est le serpent qui se mord la queue. Ici, on ne fonctionne pas comme ça. En marge d’un livre d’entretiens avec le peintre Ralph Rumney, Le Consul, j’ai placé une citation de Giambattista Vico que je trouve très juste : « Pour faire des choses nouvelles, il faut adopter des méthodes nouvelles ». Cela correspond à ce que je suis en train de vous dire. Il y a plein de jeunes gens ambitieux et doués qui se retrouvent plombés par un discours stupide tel que : « Arrête, ce n’est pas comme ça qu’on fait. » Alors que non, au contraire, c’est la meilleure manière de fonctionner ! Il faut aller a contrario de tout ce que vous avez vu jusqu’à présent, bille en tête. Si vous avez le désir de faire quelque chose de personnel, c’est parce que ce que vous voyez ne vous satisfait pas. C’est pour cette raison que les gens font des choses différemment. Il ne faut pas essayer de ressembler aux grands. 

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Pour en revenir à l’édition indépendante, j’imagine qu’un certain discours tenu contre les nouvelles technologies, l’édition numérique, etc., ne vous convient pas du tout ? 

Rejeter les nouvelles technologies revient à se couper de toute une base de développement. Je ne dis pas qu’il faut obligatoirement s’intéresser à Internet pour être en phase avec son époque. Mais quand on critique une chose, il faut avoir la subtilité de la comprendre. C’est un fâcheux défaut que de se braquer contre ce qui est nouveau, inconnu, sous le faux prétexte de préserver une certaine image, erronée d’ailleurs, du monde littéraire. Personnellement, je suis pour l’essor de nouveaux modes d’expression s’ils sont fondés. 

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Vous êtes très critiques envers le rôle de structures comme le CNL. Pourtant, les subventions du CNL permettent à certains éditeurs de sortir des livres très importants. Par exemple, Agone et l’historien américain Howard Zinn.

Tant mieux pour eux. J’aime beaucoup ce livre de Zinn sur l’histoire des Etats-Unis (Une Histoire populaire des Etats-Unis). Mais, personnellement, je n’ai pas besoin du CNL pour publier la correspondance de Leopardi qui fait 2 500 pages. Et je sais d’avance qu’elle ne se vendra pas aussi bien que le Zibaldone ****. En même temps, personne ne pensait qu’on vendrait autant d’exemplaires du Zibaldone, 5 700 je crois. Je suis très content, voire fier, de publier cette correspondance sans l’aide du CNL. Parce qu’ici, chez Allia, c’est le régime du pain sec. Nous devons nous battre pour obtenir de la presse. Si je peux payer les salaires uniquement parce que j’ai obtenu 10 000 ou 20 000 euros du CNL, sans que le livre se soit vendu, ça ne fait pas avancer les choses, ça n’est pas une situation saine. Ne pas dépendre d’aides extérieures crée une mentalité de gens combatifs. Vous le voyez vous-même : ici, c’est très détendu, mais il y a également une grande tension dans le travail. Je ne veux pas créer une bulle CNLisée qui nous tienne à l’abri de tout. On serait à côté de la plaque car on ne ferait plus l’effort de comprendre ce qu’il y a dans les manuscrits, de comprendre la préoccupation des gens.

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Vous refusez donc toute forme d’assistanat ?

Oui, je n’aime pas du tout ça. A titre personnel, je n’ai pas du tout ce genre de tempérament. La « gratte », tout ça, ça ne me ressemble pas. 

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Pourtant, Allia a fait quelques livres avec le CNL, non ?

Oui, j’ai obtenu deux ou trois aides du CNL, il y a quelques temps. Mais je suis loin d’y être abonné. Je ne sais plus quel est le chiffre exact de la somme que j’ai alors touchée. De même, je vous répondrais très approximativement au sujet du prix de revient d’un livre car je ne veux pas que mon esprit soit perverti par ça. Quand je vois un texte qui m’excite, je préfère être guidé par autre chose qu’un calcul financier. Par un procédé un peu inconscient de ma mémoire, j’évacue ces considérations. D’ailleurs, je trouve que ça me réussit plutôt bien : les décisions éditoriales prises ne sont jamais plombées par l’aspect uniquement financier des choses.

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Finalement, vous êtes beaucoup plus dans une logique de résistance culturelle, que d’engagement politique explicite ?

Oui. La forme explicitement engagée ne convient plus du tout : l’engagement collectif traditionnel, dans un parti politique par exemple, est devenu complètement caduque. L’engagement n’est plus crédible qu’à travers une démarche individuelle, et quand elle est sporadiquement collective (une association, une manifestation), elle est vouée à se dégonfler comme une baudruche dès l’action terminée. D’ailleurs, j’ai l’impression d’être plus en phase avec les formes de résistance de notre époque qu’avec celles que j’ai connues quand j’étais plus jeune, quand il y avait un sens réel à l’opposition politique et qu’elle influait sur le cours des choses, sur les décisions politiques.


Je crois précisément que l’engagement des éditeurs dont vous m’avez parlé plus tôt reste rattaché à une forme d’antagonisme passé qui, à mes yeux, n’a plus cours aujourd’hui. Pour moi, les notions de droite et de gauche sont complètement explosées, n’ont plus aucun sens. Quand je vois des représentants du PS et qu’on me dit qu’ils représentent la gauche, je trouve ça à mourir de rire. Ils contournent le FISC, ils montent des sociétés civiles immobilières entre eux pour payer moins d’impôts, ils s’écharpent autour du pouvoir. D’ailleurs, ces positions ne doivent pas être si désagréables pour qu’ils continuent à s’accrocher à leurs postes contre vents et marées et contre toute dignité. Il y a forcément un intérêt, sinon ils ne s’ingénieraient pas à nier toutes les accusations les plus vraisemblables.


Au final, j’ai besoin de m’éloigner à tout prix d’une certaine pratique qui est restée figée dans d’anciennes méthodes de pensées. Je me sens beaucoup plus proche de vous, d’une aspiration politique commune avec vous, alors que j’ai l’âge de vos parents. Autrement je ne peux pas, j’étouffe, j’ai besoin de revenir aux éditions Allia pour prendre ma respiration. Au moins ici, il y a un peu plus de liberté. Je suis fatigué par cette morale omniprésente dans le discours de tant de personnes. C’est quelque chose qu’il me faut impérativement fuir, avec fracas. Imaginez, vous vivez avec une femme qui vous étouffe. Et, un jour, comme Zorro, vous empoignez un lustre et vous vous envolez par la fenêtre en cassant la vitre.

 
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* Allia vient de gagner un procès contre un éditeur, City, ayant plagié un livre dont la maison possédait les droits, Les Miscellanées culinaires, de Ben Schott, à paraître en ocotbre 2007. Pour ce procès, Gérard Berreby a tenu à ne pas faire appel à un avocat spécialisé dans ce genre d’affaires.
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** Dans ce livre qui fit fortement polémique, Michel Bounan traitait le Sida comme un syndrome d’immuno-dépression, lié aux ravages de la modernité capitaliste sur le corps humain. Les accusations de « charlatanisme » avaient essentiellement trait à quelques pages de l’ouvrage où l’auteur évoquait l’efficacité, dans certains cas, d’un traitement homéopathique. 
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*** Ouvrage de Ben Schott ayant eu un succès très important en Angleterre et dont Allia a racheté les droits pour une somme très modique. Le livre est en passe de dépasser les 200 000 ventes.
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**** Livre monumental du philosophe et poète italien du 19ème siècle, Giacomo Leopardi.

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Publié dans Zapa speech

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