ZAPAthèque #8 /// Eric Hazan : LQR, la Propagande du Quotidien /// Big Brother is speaking to you

Publié le par lémi

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De "modernité" à "gouvernance" en passant par "transparence", "réforme", "crise", "croissance" ou "diversité" : la Lingua Quintae Respublicae (LQR) travaille chaque jour dans les journaux, les supermarchés, les transports en commun, les « 20 heures » des grandes chaînes, à la domestication des esprits. Comme par imprégnation lente, la langue du néolibéralisme s’installe : plus elle est parlée, et plus ce qu’elle promeut se produit dans la réalité.
 
(Eric Hazan, LQR, la propagande du quotidien)

   

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C’est en lisant l’excellent article qu’Olivier Bonnet a consacré à l’avènement – consécration serait plus juste… – du mensonge politique généralisé sous le règne du petit agité des épaules (Le sarkozysme ou le mensonge érigé en système :
 
http://olivierbonnet.canalblog.com/archives/2007/09/07/6140118.html) que je me suis souvenu de LQR, la propagande du quotidien par Eric Hazan, lecture qui m’avait fait forte impression mais que j'avais bizarrement oublié.
Dans ce billet, Olivier Bonnet tire un constat sans appel : la parole politique s’est désormais affranchie avec un sans gêne époustouflant de tout rapport à la réalité. Le pouvoir en place s’est tellement décomplexé, il a pris un telle confiance en lui, qu’il peut désormais balancer à tire-larigot les contre-vérités les plus flagrantes, tant il est certain que les rares à relever ses mensonges s’époumoneront en vain à les dénoncer. La brillante analyse de Bonnet se suffit à elle-même, nul besoin d’en rajouter, je vous encourage juste à la lire.
 
Par contre, il est un autre point qui a trait au sujet mais s’inscrit dans une dimension plus large car moins directement liée à l’actualité immédiate. Ce point essentiel, c’est celui de l’enracinement toujours plus marqué d’un langage du mensonge contemporain, forme de propagande vicelarde salement efficace dans le cadre actuel. Son omniprésence au quotidien en fait une arme imparable au service des gouvernants. C’est ce langage qui permet – en partie, la chose nécessite aussi une gigantesque dose d’amoralité et une absence totale de scrupules… – cette impunité démente en matière de foutage de gueule et de falsification des faits. soulignée par Olivier Bonnet. Arme rhétorique des dominants, elle est le sujet du livre de l'éditeur et auteur Eric Hazan qui la désigne sous le nom de LQR : Lingua Quintae Republicae ("Langue de la cinquième république", référence à un ouvrage de Victor Klemperer analysant les glissements sémantiques opérés sous le Troisième Reich : LTI, la langue du Troisième Reich. Carnets d'un philologue). 
 
Ce qui ressort de l’ouvrage d’Eric Hazan, c’est d’abord le fait qu’il y ait une langue du pouvoir, langue qui endort et tend à désarmer toute velléité de rébellion chez ceux qui ne détiennent pas ce pouvoir. Ce langage formaté a selon lui une influence fondamentale sur les évolutions sociétales. Ce n’est pas forcément un scoop, mais la démonstration qu’il opère tend à placer ce glissement sémantique vers une propagande du quotidien comme absolument néfaste à très grande échelle. Et révélateur de l’embrigadement généralisé à l’œuvre dans notre société capitaliste. Il en fait remonter la naissance aux années 1960, avant qu’elle ne prenne véritablement son essor dans les années 1980-1990. Fondée sur le consensus, l’abrasement de ce qui peut faire conflit, elle permet d’éviter toute remise en cause de l’ordre capitaliste actuel et de ses profondes inégalités.
D’abord Créée et diffusée par les publicitaires et les économistes, puis finalement reprise par les politiciens, la LQR est à ses yeux devenue une arme du maintien de l’ordre. Dans ce livre, Hazan décrypte habilement la manière dont elle agit au quotidien et se fait pourvoyeuse de conformité.
 
Pour s’imposer, la LQR, novlangue actualisée, use de procédés rhétoriques à vocation manipulatrice. Il s’agit de dissimuler la vraie nature des problèmes. Lorsque les termes de « patrons », « ouvriers » ou « syndicats » sont remplacés par celui de « partenaires sociaux », il s’agit bien de désamorcer toute allusion à un antagonisme de classe. De même, lorsque « pauvre » est remplacé par « personne à revenu modeste », « victime » par « exclu », « propagande » par « communication » ou « crime de guerre » par « bavure », il s’agit bien de voiler la face à ceux qui pourraient remettre en cause l'inhumanité de notre société et de ses dirigeants.
Euphémisme, langue de bois et matraquage sont les principaux leviers de la LQR, système linguistique à vocation de bourrage de mou. Le principe est simple : on prive des mots qui originellement appartenaient au vocabulaire de la subversion de leur sens premier, on les matraque à longueur de temps et on les vide de leur substance. Puis, une fois essorés et dénués de tout rapport à la réalité, on les utilise de manière détournée.  
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Forgé par des publicitaires et des experts en communication, l'outil LQR fonctionne sur la répétition. Un mot, clair et utile, repris sans fin dans les éditoriaux financiers, les "20 heures" des grandes chaînes, les discours politiques et les affiches dans le métro, devient une bouillie dont le sens s'évapore peu à  peu.
 
L’idée dominante dans sa propagation, c’est d’endormir les masses, de les hypnotiser, de dresser entre elles et la compréhension du monde dans lequel ces masses prennent place un rideau de fumée. C’est ainsi que des termes comme « réforme », « dialogue social », « République », agités à tout bout de champ par les pouvoirs en place ont perdu toute substance, agissant comme des leurres rhétoriques vidés de leur sens premier. Pour Hazan, la LQR agit comme un vernis, gomme tout relief aux problématiques sociales. Elle est aux politiques ce que la publicité est aux chefs d’entreprises : un outil de manipulation à l’efficacité jamais démentie. 
 
La démonstration d’Eric Hazan est implacable et difficilement réfutable (ne sont abordés ici que quelques exemples et la théorie servant de fil conducteur au livre, le travail remarquable mené par l'auteur est évidemment moins basique que ces modestes lignes). Ce bain mental dans lequel nous baignons continuellement et auquel nous ne prenons plus garde, par habitude, semble au sortir de LQR une réalité incontournable. Se confronter au JT de TF1 ou à la lecture d’un quotidien à grand tirage après cette lecture, est une expérience plutôt étonnante. Et terriblement déprimante.  

Si l’ordre économique et sociale profondément inhumain qui caractérise notre présent s’est imposé, c'est grâce à un travail de fond, un travail de sape linguistique. Détourner les mots, les dépouiller de leur violence, pour mieux enrégimenter, c'est le principe à l'oeuvre dans la généralisation de la LQR. Ce constat, on peut bien sûr l’étendre à la pub (Cf. François Brune pour qui la pub est la nouvelle idéologie de notre temps, et qui voit dans son omniprésence une forme de totalitarisme consumériste : De l’idéologie, aujourd’hui) et à la grande décérébration contemporaine par le culte de la consommation.
Mais cette langue manipulatrice, déviante, est surtout l’expression achevée du libéralisme ambiant et triomphant. La marque de sa victoire. En phagocytant le discours critique, en le dépouillant de sa substance, le libéralisme s’impose totalement. Et si ce livre est précieux en ces temps de disette critique, c’est qu’il permet de décrypter une réalité (notre langage quotidien) à laquelle nous sommes tellement habitués que nous n'y prenons plus garde. Prendre conscience de ce que cette LQR colporte est vital si l’on souhaite remettre en cause la triste réalité dont elle s’est fait l’alliée. C’est d’abord en observant les déformations sémantiques à l’œuvre dans nos sociétés contemporaines que l’on peut prendre conscience de la machine à broyer les cerveaux qui nous tient lieu d’environnement. Et qui, du langage, insidieusement, s'étend à tous les domaines de notre quotidien.
 
 
La réalité n'a aucune importance, il n'y a que la perception qui compte.
(Laurent Solly, alors directeur de campagne du candidat Sarkozy, 
2007, cité par Yasmina Reza.)
 

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Editions Raisons d'Agir /// 6 Euros

 
 

Publié dans Zapathèque

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Commenter cet article

lemi 07/11/2007 23:45

@ conseil imaginaire :

plutôt d'accord avec toi, l'air du temps a bon dos, tout comme l'idée que le crime n'est pas prémédité...
Et les responsables de tout ça sont à mes yeux plus identifiables qu'il ne l'affirme.
Ca n'enlève pas grand chose à la justesse de sa démonstration, mais là dessus, j'aurais tendance à penser comme toi.

Au plaisir
Lémi

Conseil Imaginaire 07/11/2007 10:27

Je conseille vivement la lecture de "LTI, la langue du 3eme reich" du philologue Victor Klemperer, qui a inspiré l'idée à E. Hazan pour LQR.
Au passage, si Hazan voit la LQR comme diffuse et n'émanant pas de bureaux de propagande conscients comme a pu l'être la LTI, mais plutôt émanant d'une certaine classe dominante, je trouve qu'il allège un peu le rôle des chargés en com et de réels propagandistes (à l'ancienne) qui se font juste appeler autrement (encore un masque de LQR), en l'occurence publicitaires ou chargés de com. En somme, je ne suis pas tout à fait d'accord sur le côté production inconsciente de la LQR, comme si seul l'air du temps la créait, une des particularité de cette novlangues d'apres EH. Sinon globalement, c'est le genre de bouquin qui fait partie des indispensables aujourd'hui, à mon avis...

Clem 22/09/2007 09:09

Encore une fois, je trouve une nouvelle lecture à aborder sur ton blog.
Merci.
En espérant te croiser cette année peut-être.
C.

Olivier B. 09/09/2007 22:47

Le rappel de l'oeuvre d'Hazan est plus que jamais pertinent, merci.