Zapathèque #10 /// The Weather Underground /// Documentaire de Sam Green et Bill Wiesel, 2005

Publié le par lémi

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Nous pensions que ne rien faire à une période de violente répression, 
est en soi une forme de violence.
 
(témoignage rétrospectif d’un Weatherman)

 
Une fois n’est pas coutume, ZAPA délaisse les caractères imprimés pour la pellicule.
C'est que le documentaire présenté ici mérite largement ce temporaire délaissement de la chose livresque. D’abord parce qu’il revient sur une part de l’histoire américaine largement caricaturée par les livres d’histoire. Et aussi parce qu’évitant tout manichéisme contre-productif, tout angélisme révolutionnaire, il livre un témoignage aussi intelligent que mesuré sur les agissements d’une bande d’idéalistes convaincus qu’ils pouvaient changer le monde. Et tentèrent de le faire.
 
 
1969.
Les Etats-Unis sont enlisés depuis 5 ans au Vietnam, sale guerre qui n’a plus vraiment les faveurs de l’opinion. La question raciale prend un tour de plus en plus violent, Black Panthers et autres activistes de la cause se faisant chaque jour plus revendicatifs. Et surtout, la jeunesse américaine commence à délaisser l’apathie pour clamer son dégoût du pouvoir en place (administration Kennedy puis Nixon). Le plus souvent pacifiquement, pour des résultats globalement mitigés. Et parfois, à partir de l’émergence d’une frange plus radicale au sein du SDS (« Students for a Democratic Society », syndicat étudiant comptant alors plus de 100 000 membres aux Etats Unis), de manière plus radicale.
 
Ceux là – une poignée – ne veulent plus rien avoir à faire avec le pacifisme. Et considèrent de leur devoir de tout mettre en œuvre pour faire cesser la guerre.
 
La naissance du Weather Underground est indissociable de la montée en puissance des voix contre la guerre du Vietnam. Si la plupart des manifestants ne sont pas tentés par une radicalisation de l’approche, ils sont une poignée au SDS à estimer que Nixon et son administration ont dépassé les bornes, surtout après la tardive médiatisation des infâmes massacres de My Lai. .
Mark Rudd : «notre pays était en train d'assassiner des millions de gens. En réalité, le chiffre se situe à quelque part entre trois et cinq millions de personnes. Cette révélation représentait plus que ce que nous pouvions supporter. Nous ne savions quoi faire, c'était un fait trop énorme. Il n'est pas passé une seconde, entre 1965 et 1975, sans que je sois conscient que notre pays était en train d'attaquer le Vietnam (...)».
 
Après avoir pris en main le SDS (de manière assez tordue), les Weathermen basculent rapidement au centre de l’actualité, leur radicalisation allant de pair avec une ostracisation progressive et unanime :
 
Eté 1969 : ils organisent à Chicago les «Days of Rage», nouveau type de manifestation violente préfigurant les Black Blocks. A 300, ils saccagent le quartier le plus riche de Chicago.
Mars 1970 : un groupe autonome de New York décide de se lancer dans l’action violente, acceptant de fait le principe de toute action terroriste : le massacre d’innocents. Les trois conspirateurs décident de faire exploser une bombe lors d'un bal des officiers à Fort Dix. Le projet avorte lamentablement puisqu’ils explosent avec leur bombe lors des préparatifs.
Terry Robins, un des trois : «(...) il était trop tard pour une quelconque réconciliation dans ce pays et le mieux que nous pouvions faire était de provoquer une série d'actions catastrophe (...)».
 
Paradoxalement, c’est ce gigantesque raté qui permet au Weather Underground de prendre conscience de l’horreur absolue de ce genre d’actions. Et de refuser en bloc par la suite toute forme de violence similaire. A partir de là, le Weather Underground prend un soin méticuleux à ne blesser personne. 
Enumérer les divers attentats et faits d’armes du Weather Underground serait fastidieux. Entre 1971 et 1975, le Capitole, l’administration pénitentiaire de San Fransisco et le Pentagone sont entre autres visés, à chaque fois en réponse à un événement précis. L’attentat contre l’administration pénitentiaire, par exemple, répond à l’assassinat de Georges Jackson, le célèbre Soledad Brother, dans l’enceinte de la prison.
Dans le même temps, les acharnés réussissent à faire évader le pape du LSD, Thimoty Leary, détenu dans une prison de haute sécurité.
Les 10 années de traque acharnées qui suivent, FBI aux trousses, ne déboucheront jamais sur l’arrestation des principaux Weathermen. Quant ils tombent – tard – aux mains de la justice, le FBI a usé de tant de moyens illégaux dans la chasse, qu’ils ne pourront réellement être inculpés…
 
 
Le film est majoritairement composé de témoignages des protagonistes de l’affaire : anciens membres du Weather Underground – ne jetant pas forcément un regard très complaisant sur cette période de leur vie – mais aussi officiers du FBI alors chargés de la traque ou anciens dirigeants du SDS en leur temps hostiles à la radicalisation du mouvement. Tous s’attardent sans complaisance sur leurs convictions passées.
Comme le film que Pierre Carles a consacré à la mouvance Action Directe et à leur justification de la violence (Ni vieux ni Traitres, à voir impérativement, comme tous les autres films de Carles), ce qui rend the weather Underground passionnant, c’est les questions qu’il soulève, les territoires explorés, sans parti-pris ni moralisme. 
 
Quel niveau d’oppression faut il atteindre pour que la violence soit légitime ?
Le terrorisme sans victimes, est ce du terrorisme ?
User de violence, n’est ce pas renforcer le camp d’en face ?
L’incurie d’un gouvernement élu démocratiquement, sa malveillance, ses incursions répétées dans l’infâme – pour l’administration Nixon, outre le Vietnam, la liste est longue : assassinats avérés de militants Black Panther, renversement d’Allende, magouilles diverses débouchant sur le Watergate… – excusent t’elles le recours à la violence ?
 
A ces questions qui restent finalement d’une indéniable actualité, les réalisateurs, Sam Green et Bill Sieger, prennent bien garde de ne pas répondre. On leur en sait gré. Ni film de propagande caricatural, ni instrument de dénonciation, The Weather Underground se contente de tracer la chronique d’une rébellion séduisante. Et d’interroger notre propre rapport à la contestation.
Après, concernant les conclusions à en tirer, Zapa, n’empiétera pas sur ce territoire mouvant. Mais conseille juste la vision d’un documentaire salement creuse-méninges.
 
 
You don't need a weatherman to know which way the wind blows.
Pas besoin d'un météorologue pour savoir dans quelle direction le vent souffle.
(Paroles de Bob Dylan dans Subterranean Homesick Blues à l’origine du nom des Weathermen, devenu plus tard Weather Underground)
 
Il faut buter ce fils de pute le plus tôt possible.
(Richard Nixon, évoquant – poétiquement – l’élection de Salvador Allende)


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Publié dans Zapathèque

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Le Charançon Libéré 23/10/2007 20:34

Si on commence à faire des chroniques sur tous les mecs de la météo… Ça risque d'être un peu vite la teuf à Gillot-Pétré, ici.

Toute complaisance (nulle et non-avenue) mise à part, j'approuve avec entousiasme le retour du guerrier, le choix du sujet et sa réalisation. Mais j'ai bien l'impression que sur le " L’incurie d’un gouvernement élu démocratiquement, sa malveillance, ses incursions répétées dans l’infâme excusent t’elles le recours à la violence ? ", t'as déjà tranché. En tout cas, ça s'adapete parfaitement à aujourd'hui.