Zapathèque 11 /// Lettre à un jeune partisan /// Jean Paulhan

Publié le par lémi

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Je vois trop mon cher ami qu’il y a du vrai dans vos reproches. 
‘Quelle est votre doctrine ?’ demandez vous. 
Et je serais embarrassé de vous répondre.
  

Non Alignement.
Relire le court texte de Jean Paulhan, lettre imaginaire – ou pas ? – à un jeune excité du PCF le sommant de s’engager dans la grande baston de l’après guerre – PCF Vs. Gaullisme, épuration Vs. pardon – est un exercice salutaire.
Au sortir de la guerre, Paulhan y pose un regard lucide et plutôt sarcastique sur la réalité de l’engagement partisan, à ses yeux toujours un embrigadement contraire à l’intelligence, une abdication de tout sens critique. Lui se veut à même de piocher chez les uns et les autres ce qui l’intéresse. Et en tire un constat sans compromission : 
Alors bien entendu, les partis politiques me paraissent plutôt de l’ordre de la plaisanterie.
 
Evidemment, le message ne consiste pas en un appel au un nivellement des antagonismes, à une volonté d’aplanir les différences. Paulhan, résistant pendant la guerre, n’est pas de ceux qui clapotent dans l’indécision, dans le refus de prendre position. Il ne verse aucunement dans le « tous pourris » ou l’aquoibonisme. Mais tient à réaffirmer une bonne fois pour toutes son indépendance d’esprit forcené. Face au jeu partisan, il préfère juste se forger ses propres convictions. Se tenir le plus loin de tout endoctrinement broute cerveau. On pense à Tzara : « je suis contre tous les systèmes. Le plus acceptable des systèmes est celui de n’en avoir aucun. » Ou à tous ceux que les petites querelles partisanes ont toujours rebuté. Voguer au dessus de la mêlée, tellement plus attirant. Ne pas hurler avec les loups. A mille lieues de positions parfois caricaturales de l’intelligentsia française de l’époque – à force d’approche partisane, on ne peut pas dire que des figures de proue de l’extrême gauche comme Eluard ou Aragon ont brillé par leur sens critique…
Bien sûr, on peut y voir une forme d’élitisme vaguement aristocratique – ne pas se salir les mains dans ce cambouis nauséabond –, proche des positions d’un De Gaule période « traversée du désert ». Mais le message distillé par Paulhan dans ces quelques pages ne se veut pas supérieur, ni moralisateur. Juste guidé par la raison. Par l’impératif le plus basique qui soit : ne jamais se laisser dicter une opinion.
Ce qui importe avant tout : le libre-arbitre. Paulhan a ceci d’essentiel qu’il ne considère nullement ses semblables comme des veaux juste bon à suivre le son du clairon majoritaire. Non, l’être humain, intelligent, insaisissable, ne suit pas forcément les voies qu’on lui trace. Et se débarrasse en temps voulu des carcans partisans **.
 
Tout homme est un homme universel. Qui sait juger, mais qui est tout à fait capable de réfléchir. Qui sait inventer, mais qui sait aussi se plier aux inventions d’autrui. Capable de tendresse ou de violence; d’équité comme d’injustice; d’intérêt, mais de détachement. Ce serait peu : doué, par dessus le marché, d’on ne sait quel esprit rétif, difficile, insaisissable. Ainsi tour à tour lion, tortue, hydre ou licorne. Universel à donner le vertige. Mais notre affaire à nous qui nous mêlons de politique, c ’est tout de même d’accorder cette hydre et cette tortue, ce révolutionnaire et ce fasciste.
 
A droite Paulhan ? Possible par moments. Mais à gauche aussi, souvent. Voire encore plus à gauche. Ou au centre. Selon le contexte, selon le débat. Mais à coup sur guidé par des valeurs que les tristes pantins qui nous servent d’opposition majoritaire (bonjour à vous, amis socialistes) ont depuis longtemps renié. Une capacité à réagir contre toute forme d’enrégimentement, d’endoctrinement qui lui aurait fait depuis longtemps s’insurger rageusement dans la situation présente. D’ailleurs, il le dit : « on sait de reste que le bon citoyen passe en prison le plus clair de sa vie ».
 
Qui donc a dit : ‘notre parti au pouvoir, les autres partis en prison’ ? Mais bien sûr, tous les partisans. Et le moins qu’il faille dire des partis, c’est qu’ils ne sont pas longs à prendre eux même un parti. Or c’est toujours le même qu’ils prennent : totalitaires, dévorants. Et par là bien plus proches les uns des autres qu’il ne semble. On s’étend volontiers sur l’opposition des partis, sur les abîmes qui les séparent, sur l’impossibilité où est un homme de droite de comprendre un homme de gauche. On remarque mal à quel point ils se ressemblent, s’accordent : et, si je peux dire, ne font qu’un.
 
 
* A ceux qui le somment de s’engager, de prendre parti pour une épuration d’envergure, Paulhan dira Merde (dans d’autres textes). Aragon, Eluard, ses anciens amis, comme lui résistants ? Des « nouveaux Brasillach », tellement emplis du désir de « collaborer » qu’ils en oublient leurs valeurs humanistes. « Ni juge, ni mouchards », la seule position valable. Paulhan s’y tient.  
 
** Je sais, je sais : avec ce genre de remarques sur l’intérêt de renier le carcan partisan, on pourrait me rétorquer que c’est exactement ce que font les girouettes du PS. Mais, notez bien que l’important ici, c’est la défense forcenée d’une intégrité intellectuelle. Rien à voir donc avec les tristes pantalonnades plus qu’intéressées auxquelles ils nous ont habitué.  
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