C'est juste qu'il va le dire ailleurs.
Ici : http://www.article11.info
Zapa estime qu’il y a des voix qu'on entend pas assez
et d'autres qu'on n'entend que trop
Zapa n'aime pas vraiment les pensées dominantes
Et se veut ouvert aux esprits divergents
Ceci sans approche partisane
Enfin, pas trop…
Zapa sympathise avec tous ceux qui proposent une alternative au bourbier dans lequel nous clapotons allégrement
Ceux qui sapent les fondements du consensus mou généralisé
Et en grignotent les
racines fangeuses
Zapa se propose d’en relayer les prises de positions
Modestement
Mais avec enthousiasme
Zapa aime bien les bouquins aussi
Alors il tâchera
de propagander
Ceux qui - en rapport avec le sujet qui le tarabuste -
l’ont particulièrement marqué
Zapa se veut une espace démocratique et ouvert à tous, enfin presque...
Pour proposer des entretiens, envoyer une chronique sur un livre
ou vilipender son créateur :
« les forces d’oppression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer » (Gilles Deleuze).
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Nous pensions que ne rien faire à une période de violente répression,
est en soi une forme de violence.
(témoignage rétrospectif d’un Weatherman)
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Actes Sud, Collection Babel /// 8 euros
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De "modernité" à "gouvernance" en passant par "transparence", "réforme", "crise", "croissance" ou "diversité" : la Lingua Quintae Respublicae (LQR) travaille chaque
jour dans les journaux, les supermarchés, les transports en commun, les « 20 heures » des grandes chaînes, à la domestication des esprits. Comme par imprégnation lente, la langue du
néolibéralisme s’installe : plus elle est parlée, et plus ce qu’elle promeut se produit dans la réalité.
(Eric Hazan, LQR, la propagande du quotidien)
Editions Raisons d'Agir /// 6 Euros
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Editions Phébus /// 13.50 euros
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Tout état moderne contraint de défendre son existence contre des populations qui mettent en doute sa légitimité est amené à utiliser à leur encontre les méthodes les plus éprouvées de la mafia historique, et à leur imposer ce choix : terrorisme ou protection de l’état. (Michel Bounan)
Michel Bounan fait partie des rares penseurs contemporains à susciter autant notre enthousiasme que notre réserve. Enthousiasme car il mène un très appréciable travail de sape contre tous les monstres froids de notre époque glaciale (société de consommation vampirisatrice, intoxications mentales et corporelles généralisées, lois étatiques castratrices, totalitarismes diffus et rampants…), réserve parce que les conclusions tirées, souvent extrêmes, ne suscitent pas forcément notre adhésion (manque de références, tendance à la généralisation…). Logique du terrorisme présente les mêmes travers.
Les livres de Michel Bounan gratouillent toujours nos sociétés modernes là où ça fait mal. En tirent immanquablement le suc le plus nauséabond, le plus malsain. On pourrait y voir une fascination pour la déchéance généralisée de notre temps, fascination parfois un tantinet dérangeante. On pourrait aussi y voir la marque d’un grand penseur.
Personnellement, on a pas encore réussi à se faire une opinion, on oscille. Reste que dans tous les cas, ses livres ont au moins le mérite de violemment secouer le cocotier de nos confortables certitudes.
Dans ce court essai, Bounan s’attaque aux racines du terrorisme, pour lui un des phénomènes les plus marquants et représentatifs du 20ème siècle. Et y voit la manifestation de machinations étatiques remarquablement huilées. Et salement machiavéliques.
En premier lieu, Bounan rappelle qu'il existe de nombreuses formes de terrorismes : étatiques (Dresde, Pearl Harbor ou Hiroshima), nationalistes (FLN, IRA, ETA...), combattant un ordre injuste social (anarchistes russe du 19éme siècle, Bande à Baader, Action Directe), religieux (fondamentalistes chrétiens ricains, intégristes musulmans...)…
Puis il entame le travail de sape caractéristique de son approche intellectuelle. Premier pavé dans la mare, celui ayant trait à son postulat de départ : le terrorisme tel qu’il a pris place dans les sociétés du monde moderne est invraisemblable. Invraisemblables ses réussites (au sens d’action menée à terme, pas de répercussions). Invraisemblable l’inefficacité totale de services de renseignements censés les combattre. Invraisemblable enfin l’attitude de médias jouant le jeu des terroriste (le but d’une action terroriste étant la focalisation sur une cause, elle ne peut exister que par une médiatisation d’envergure, ou perd sa raison d’être).
« Telle qu'elle est présentée par les responsables gouvernementaux, par les journalistes, par les policiers et par les terroristes eux même, la guerre menée par le terrorisme contre ses adversaires déclarés est tout à fait invraisemblable. Pour être crédible, cette histoire exigerait triplement et simultanément une excessive stupidité des terroristes, une incompétence extravagante des services policiers spécialisés dans la lutte anti terroriste et une folle irresponsabilité des médias. Cette invraisemblance est telle qu'il est impossible que le terrorisme soit réellement ce qu'il prétend être ».
De cette invraisemblance, Bounan tire un constat : le terrorisme, loin d’être une inévitable malédiction du temps présent, serait l’outil privilégié d’Etats ou de pouvoirs divers cherchant à (re)conquérir une légitimité. Les états modernes se comporteraient comme des mafias relookées. Avec un but : se poser en protecteur pour mieux régner, encourager la terreur tout en se posant en seul recours à cette terreur. Simple retour aux vieilles recettes de psychologie élémentaire : faire peur c’est dominer.
Agiter le chiffon du terrorisme, l’encourager de facto, permettrait de mieux enrégimenter des sujets effrayés (deux chiffres révélateurs : en 1995, juste après l’attentat d’Oklahoma City, 58% des américains se déclarent d’accord pour renoncer à certaines libertés afin de faire barrage au terrorisme. Et en septembre 2001, juste après les attentats du 11 septembre, la popularité de Bush passe subitement de 55 à 86% dans les sondages). Raisonnement limpide mais dont on jugerait la systématisation un tantinet paranoïaque si il n’était étayé d’exemples nombreux autant que dérangeants. Zapa choisit ici de n’en aborder que quelques uns, en vrac. Les curieux n’auront qu’à lire le livre.
Fin 19ème / début 20ème siècle :
Un des exemples les plus probants d’utilisation du terrorisme par un pouvoir étatique réside dans le cas du très étonnant Yergheï Filipovitch Asev. Chef de la mouvance anarchiste russe, commanditaire de nombreux attentats souvent sanglants (meurtre de plusieurs grands ducs, d’une demi douzaine de gouverneurs, du ministre de l’intérieur, du chef de l’Okhrana…), il se révélera plus tard (ce que confirmera Stolypine, ministre de l’intérieur Russe) comme ayant été depuis le début un zélé auxiliaire de la police. Bounan cite Enzensberger (cf. Zapathèques 1, les rêveurs de l’absolu) parlant du terrorisme russe : « les agents secrets du tsarisme y jouent un tel rôle qu’il est impossible de séparer l’histoire de la révolution de l’histoire de leur provocations ».
27 février 1933 :
Hitler vient d’être élu chancelier. L’incendie du Reichstag lui permet de mettre en place rapidement un régime autoritaire et de mettre à sa botte les institutions démocratiques. Il a été prouvé que le militant gauchiste arrêté, n’avait pu agir seul. Que divers foyers d’incendie avaient permis la destruction totale du bâtiment. Et que l’incendiaire décapité avait été secondé, à son insu. Une telle occasion de tordre le cou à l’opposition étant évidemment précieuse...
6 décembre1941.
Les japonais attaquent Pearl Harbour. Le lendemain l’opinion américaine jusqu'à alors très défavorable à cette guerre se range en fanfares derrière la décision du commandeur en chef Roosevelt d’entrer dans la guerre.
Pour Bounan, pour les historiens aussi, Pearl Harbour est bourré d’incohérences. D’abord, contrairement aux autres bases américaines dans le pacifique, Pearl Harbour est très mal défendue. Ensuite, les services secrets américains et étrangers semblaient connaître de longue date le lieu d’attaque de l’armée japonaise, le code secret de l’armée japonaise ayant été déchiffré depuis longtemps. Comme pour le 11 septembre, le manque de réactivité (la base n’était même pas en état d’alerte) des responsables américains aux sonnettes d’alarmes tirées en tout lieux (l’ambassadeur américain au Japon ou l’amiral hollandais Helfrich, entre autres, avaient prévenu Washington de l’attaque) est effarante.
La catastrophe de Pearl Harbour aurait en fait été encouragée par l’entourage du président, soucieux de maintenir une industrie de guerre pléthorique et d’ouvrir à la libération de nouveaux champs d’expansion asiatiques à l’industrie américaine. Bounan mentionne cette réunion tenue le soir de l’attaque par Roosevelt avec quelques gradés, en attendant l’attaque. Et cite l’historien américain John Toland, rapportant les hallucinants propos de Roosevelt à ses affidés galonnés : « messieurs, ceci va au tombeau avec nous ».
4 ans plus tard, les bombardements de Dresde et surtout l’utilisation de l’arme nucléaire contre le Japon se chargeront de rappeler que le terrorisme étatique peut également être le fait de régimes démocratiques modernes. Le but réel d’Hiroshima et Nagasaki par exemple étant plus d’impressionner Staline lors du partage du monde en cours, que de faire plier un empire Japonais déjà largement à genoux.
1982
Trois séparatistes irlandais sont arrêtés en région parisienne, à Vincennes. Dans leur logement, la police française découvre quantité d’armes et d’explosifs destinés à une future opération terroriste. Quelques années plus tard, un gendarme français avoue avoir déposé de lui même le matériel terroriste, sur ordre venu de très haut. L’affaire sera évidemment rapidement étouffée.
Sur sa lancée, Bounan décortique de nombreux autres attentats, recelant tous des parts d’ombre assez étonnantes :
L’assassinat de François Ferdinand à Sarajevo en 1914, détonateur de la première guerre mondiale ? Habile manœuvre de l’empire austro-hongrois (laisser agir à leur guise les bouillants nationalistes serbes) pour se débarrasser d’un héritier peu conforme à la tradition impériale tout en obtenant une guerre désirée.
L’attentat meurtrier d’Oklahoma City en 1995 ? La résultante d’une machination gouvernementale dans laquelle l’homme arrêté, Mc Leigh, jouerait le rôle de « l’idiot de service », plusieurs experts du Pentagone ayant semble t’il déclaré absolument invraisemblable que l’explosion provoquée par son camion bourré d’engrais ait suffi à faire de tels dégâts (tout comme l’inventeur de la bombe à neutrons, Samuel Cohen, qui déclara tout de go : « il est absolument impossible qu’un camion rempli d’essence et d’engrais fasse s’effondrer le bâtiment »). Peu après, Clinton promulguait le très liberticide anti terrorism act.
Les mouvances d’extrême gauche des années 1970 tels que Bande à Baader en Allemagne ou Action Directe en France ? Des mouvances infestées par la police et bien utiles pour stigmatiser une opinion alors un peu trop libertaire.
L’accumulation des cas est plutôt fascinante. Et le faisceaux de présomption mis à jour par Bounan tentaculaire. Pour lui, ce n'est pas les états qui formentent les attentats. Simplement ces états laissent faire, voire encouragent.
A qui profite le crime ? a des états mafia, avides d'enrégimentement, mettant des citoyens lambda face à une équation des plus simples : le terrorisme, ou nous. Les Etats Unis de Bush en seraient évidemment l'exemple le plus probant : guerre en Irak sur la foi d’un mensonge avéré (la présence en Irak d’armes de destruction massives) pour s'assurer une réélection par forcément gagnée d'avance. Chiffon de Ben Laden agité régulièrement au nez des citoyens pour faire passer des lois liberticides. Attentats du 11 Septembre bourré d’invraisemblances (nullité absolue des services de renseignement ricains, impossibilité à priori pour des pilotes amateurs non guidés par satellites de réussir de telles prouesses aux commandes d’avions de ligne, bailleur de fonds de l’opération – le général pakistanais Ahmoud ahmad – reçu par le directeur de la CIA quelques jours avant les attentats, services de renseignement étrangers s’éreintant en vain à prévenir d’une opération qu’ils ont mis à jour depuis longtemps …). Et autres joyeusetés du même tonneau.
A l’arrivée, on ne sait quoi penser. Le raisonnement de Bounan tient largement la route. Et ses exemples sont souvent difficilement réfutables. Mais on connaît aussi l’attrait exercé par la théorie du complot généralisé. Son pouvoir magnétisant sur des cerveaux parfois brillants. On pense ainsi au réseau Voltaire et à son plus dérangeant/dérangé représentant, Thierry Meyssian clamant sur toutes les chaines de télés que le 11 septembre n’a pas eu lieu et frôlant sous couvert de mise à jour de la vérité un antiaméricanisme primaire doublé d'un antisémitisme latent (L'amérique et Israêl étant désigné comme les deux manipulateurs en chefs).
Si le raisonnement de Bounan est largement d’une autre trempe, on aurait aimé une argumentation plus poussée, des références plus
nombreuses, des raccourcis moins nombreux. Quelque chose de plus solide, quoi. La démonstration est brillante, mais il y manque ce qui pourrait en faire un coup de maître. Et
atténuer cette sensation de paranoïa latente. "L'hypercritique" de Bounan dérange : à trop vouloir voir du complot, on le crée bien souvent de toute pièce.
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Reste que si le but était de faire cogiter le lecteur, de porter son attention sur un phénomène occulté, le but est largement atteint. J’en veux pour preuve cette chronique qui, paresse balnéaire aidant, se devait d’être succincte, et pourtant s’étire en longueur sans que votre serviteur ne parvienne à délaisser son électronique plume, tant le sujet le passionne et l’interloque.
Pour - platement - conclure, lisez ce livre et faites vous votre propre avis. Personnellement, je sais juste qu’au sortir de ce livre, ma vision
du terrorisme dans son ensemble, de son poids dans l’histoire à sa logique de fonctionnement, est largement modifiée.
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L’extraordinaire succès de la mafia historique témoigne que le
système bipartite du terrorisme et de la protection est d’une monstrueuse efficacité pour gouverner les hommes selon les exigences d’un pouvoir asservi aux lois économiques. (Michel
Bounan)
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Vacances aidant, Zapa délaisse un tantinet ses territoires de prédilection. Place donc aux très plaisantes lubies du sieur Adri, à sa
fascination pour les envappés moyen-âgeux et à ses divagations pleines de bon sens sur la chrétienté fanatisée en ses heures les plus sanglantes. Montjoie
!
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« Les fanatiques de l’apocalypse », de Norman Cohn, a été édité pour la première fois en 1957. C’est un livre d’une érudition rare, tombé dans l’oubli. Et c'est bien dommage, vu qu'il
éclaire lumineusement une période – le Moyen Age – aussi trépidante (tous ces illuminés se trucidant allègrement au nom de Dieu...) que mal connue, et essentielle dans la genèse de nos sociétés
contemporaines. Ici, Norman Cohn lève le voile sur un aspect particulièrement méconnu de la période : l'éclosion de mouvements religieux remettant violemment en cause l'hégémonie d'une Eglise
catholique romaine alors salement corrompue pour privilégier des doctrines alternatives, bien souvent anarchisantes.
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Place aux « millénaristes révolutionnaires et anarchistes mystiques au Moyen-Âge », et oui, c’est le sous-titre et ça balance du gros. En premier lieu, Norman Cohn balaie le postulat cher aux programmes scolaires selon lequel le Moyen-Âge serait l’âge du règne incontesté et sans partage de l’Eglise romaine sur la spiritualité européenne. L’aire géographique comprise entre la France et l’Allemagne et particulièrement le nord de cette zone du XI au XVIème siècle est le cadre de cet essai. A cette époque, la région connaît moult bouleversements autant économiques que démographiques, politiques ou épidémiques. Cela a pour conséquence directe de laisser de larges pans de population livrés à eux-même, en dehors des cadres de la société féodale traditionnelle. Cette dernière présentait les avantages d’offrir la sécurité et les liens sociaux propres à toute communauté vivant en relative autonomie. Dans ce contexte, les seules révoltes sont des « jacqueries » spécifiquement rurales : rébellions contre un seigneur ou un évêque qui prennent leurs aises avec les us et coutumes et oppressent leurs gueux avec un peu trop d’enthousiasme. Tout cela s’achevant évidemment par un mariage et beaucoup d’enfants, pardon, un bain de sang.
« Les fanatiques de l’Apocalypse » traite au contraire des zones urbaines qui regroupent tout ce que la société fabrique comme réprouvés, marginaux et laissés pour compte. En ces temps boueux, la religion est en quelque sorte l’ultime réconfort de ceux qui n’ont rien. L’opium du peuple aurait dit Karl mais qui serait ici plutôt du crack, des méta-amphets, un truc qui nique le cerveau et fait tout partir à veau l’eau de boudin dans le sang et les larmes. Je m’explique : l’ Eglise catholique romaine s’est toujours distinguée par son opportunisme dogmatique en matière de pouvoir temporel autant que spirituel. On peut dire qu’ils n’y allaient pas avec le dos du goupillon, la simonie (trafic de charges ecclésiastiques, de biens spirituels et de reliques) en étant un symptôme avéré. Reste que le peuple assistait à l’insolente et quotidienne baignade des prélats dans le stupre et le luxe (Luxuria et Avaricia). Certains allaient même jusqu’à s’afficher avec leurs maîtresses aux Conciles.
A l’aube de certaines évolutions conjoncturelles et/ou structurelles (« essor démographique, industrialisation, affaiblissement ou disparition des liens sociaux traditionnels, élargissement du fossé entre riches et pauvres ») se créaient des mouvements reprenant à leur compte l’eschatologie chiliastique des juifs, des premiers chrétiens (cf. Songe de Daniel). Ainsi se développaient des révolutions de plus ou moins grande ampleur à caractère anti-clérical, anti-nobles, anti-bourgeois, anti-tout et radicalement nihilistes. Explication des mots compliqués : eschatologie : la fin des temps, l’apocalypse, les « derniers jours » quoi ; chiliastique : le temps venu des enfants heureux et des monstres gentils ou l’avènement sur terre de la Cité de Dieu (un peu maltraitée il est vrai) de Saint Augustin où les « gentils » retrouveraient la paix édénique dans une débauche purement matérielle et alimentaire (de quoi rêver) tandis que les méchants seraient, qui exterminés par l’armée des justes, qui réduits en esclavage pour le prochain millénaire. Un mythe social parfaitement adapté à une populace miséreuse et aigrie.
D’autant que la parousie devait être précédée d’une période de troubles et de catastrophes, que la peste matérialisa parfaitement dans les esprits. Dans la mystique populaire le retour du Christ n’adviendrait que lorsque les méchants et les infidèles seraient passés au fil de l’épée. Les juifs en firent largement les frais pendant toute cette période. Dans un contexte de soulèvement populaire, tous les représentants de l’oppression, le clergé et parfois la noblesse, se matérialisaient en suppôts de Satan dont l’élimination conférait d’office une place au paradis. Ces mouvements se constituaient autour d’un messie autoproclamé contacté personnellement par le Seigneur pour mettre bon ordre dans ce monde pourri. Quelles qu’aient été les aspirations louables du mouvement à sa constitution (lutte contre l’injustice et la corruption, rétablissement d’une sorte d’Etat de nature non perverti par les grands de ce monde), il se transformaient en une bande de pillards assoiffés de sang, affamés d’or et persuadés d’agir au nom de Dieu. Ils finissaient pendus, brûlés ou décapités par les tenants de l’ordre au nom du même Dieu.
C’est schématique et ne recouvre pas toutes les réalités décrites dans ce livre mais convient par exemple relativement bien aux premiers mouvements d’Eude de l’Etoile, de Tanchelm ou encore des Pastoureaux. Restent que les croisades populaires et les Tafurs (les seuls à avoir atteint la terre sainte, horde déguenillée appliquant le dénuement le plus strict qui sous les ordres du roi Tafur terrorisaient, massacraient et cannibalisaient les infidèles), ne correspondent pas à ce schéma simpliste. De même que la révolte Taborite en Bohême, précurseur idéologique de l’anarcho-communisme et la Nouvelle Jérusalem de Münster ont une portée infiniment supérieure pour avoir fait trembler l’Europe toute entière. Les frères du libre-esprit ont, eux aussi, une place à part car loin de se considérer comme des élus de Dieu venus préparer son règne, ils se considéraient comme son égal, le seul pêché étant de ne pas répondre au moindre de leurs désirs.
Et puis merde ! Y a encore les flagellants que j’ai pas évoqué ! T’as qu’à le lire ce livre, bougre de fainéant. Bon je vais quand même finir sur la thèse couillue du sieur Cohn, développée en filigrane dans le livre et explicitée à la fin.
Les deux grands courants autoritaires et révolutionnaires de ce défunt vingtième siècle, nazisme et communisme seraient des réminiscences directes de ces révolutions mystiques du moyen-âge. Sans faire l’amalgame entre ces deux régimes (comme de bien entendu), ils possèdent des caractéristiques communes : les conditions socio-économiques de leur apparition, l’avènement prochain d’un âge d’or (la société communiste et le Reich de mille ans), ce dernier passant par l’extermination des « méchants » (taxés qui d’esprit bourgeois, qui de judaïsme). L’hypothèse parait en premier lieu aberrante mais elle est finalement bien développée et plutôt convaincante. Il suffit de jeter un œil sur le « Livre aux cent chapitres », manuscrit écrit par le Révolutionnaire du Haut-Rhin au XVIème siècle. Il représente un agrégat exemplaire des fantasmes populaires de l’époque : l’avènement de l’empereur des derniers jours (réincarnation de Frédéric II) qui mènera la race germanique vers l’état de nature dans lequel elle vivait avant d’être corrompu par l’influence romaine, catholique et juive. Les juifs étant dépeints comme le principal obstacle à la réalisation pleine et entière de l’empire germanique à sa domination sur les autres peuples qui lui sont naturellement inférieurs…
Cependant, j’ai lu une édition des années 60, et il semble que les éditions ultérieures ont délaissé ce point. Ce dernier étant assez bien étayé et ne tentant pas de s’ériger en explication mono causale, c’est dommage. C’est également le seul livre à traiter spécifiquement de ces mouvements. Il permet d’éclairer ce qu’a représenté la Foi pour le petit peuple à cette époque et de souligner la – traditionnelle – métamorphose de mouvements révolutionnaires bien intentionnés en affreuses boucheries.
D’autre part, il met en scène une bande de fêlés qui prennent leurs désirs pour des réalités, chargent à un contre mille persuadés de leur invulnérabilité. Pour un athée convaincu comme moi, la Foi a toujours eu un aspect fascinant…
Voilà j’en ai fini avec ce livre dont le seul défaut pourrait-on dire est qu’il est pratiquement introuvable hors bibliothèque universitaire. (pas besoin d’être étudiant pour y aller mais ça coûte plus cher. Monde de merde !)
La paix du Christ, mes frères.
Lactance (IVème siècle après J-C) :
Alors les cieux s’ouvriront ; la tempête fera rage, et le Christ descendra, muni d’une grande puissance et une lueur de feu le précédera, ainsi qu’une cohorte d’anges innombrables ; cette foule de mécréants sera anéantie et le sang coulera à flots…La paix revenue et les maux supprimés, le Roi juste et victorieux soumettra les vivants et les morts à un jugement terrible et Il asservira tous les peuples païens, placés sous le joug des justes survivants ; aux justes trépassés Il accordera la vie éternelle et Il règnera lui-même avec eux sur cette terre et fondera la Cité Sainte. Et ce royaume des justes durera mille ans. […] Alors la pluie descendra sur la terre matin et soir comme une bénédiction, et la terre produira tous ses fruits sans l’aide du labeur humain. Le miel dégouttera en abondance des rochers ; des sources de lait et de vin jailliront.
Adri Lefuneste
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Les Fanatiques de l'Apocalypse
Dernière édition : Payot 1983
Dernière minute : si le sieur Adri brille par les mots, il n'en reste pas moins esthétiquement parlant d'une sénilité aberrante. Suite à un conflit concernant les images illustrant cet article, je vous laisse seuls juges, internautes de mon coeur, de ses goûts artistiques délabrés. Voici l'illustration choisie par Adri. N'hésitez pas à vilipender son absolu manque de goût via force commentaires insultants. Salud !
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Lorsque l’on parle d’édition indépendante de qualité, un nom revient
fréquemment, celui d’Allia. Que ce soit dans le domaine de la littérature contemporaine, de la critique sociale ou de l’histoire politique, Gérard Berréby, son fondateur, a construit via Allia un
catalogue d’une cohérence et d’une richesse aussi rares que précieuses. Et semble avoir réussi son pari : faire rimer liberté éditoriale et choix de publication ambitieux avec
réussite commerciale. A rebours des positions pessimistes habituellement tenues sur l’évolution du monde du livre par ses acteurs – à cet égard, il est intéressant de confronter le
discours précédemment tenu par Eric Hazan en ces pages (cf. Zapa Speech #2, part. 1), avec celui du fondateur d’Allia –, Gérard Berréby dresse un tableau de la situation de l'univers
éditorial très éloigné de celui qu’on nous dépeint habituellement. A ses yeux, il n’y aurait pas, au sein du monde du livre, de réel problème de structures, plutôt un problème de
personnes, de mentalités. Prise de position à milles lieues du catastrophisme ambient que Zapa prend grand plaisir à relayer.
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Quel était votre objectif initial lors de la fondation d’Allia en 1982 ?
En quelques mots, je dirais que ce qui se publiait alors ne me convenait pas et que j’avais la prétention de faire des livres qui allaient convenir à mes désirs, besoins et attirances ; je voulais éditer des ouvrages que je ne trouvais pas sur le marché.
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Cet objectif a-t-il beaucoup changé entre 1982 et aujourd’hui, après environ 400 ouvrages publiés ?
Il s’est élargi au fur et à mesure. Plus je constate qu’il est possible de faire des choses, plus j’en réalise. D’un côté, je n’ai pas l’impression qu’il y ait une grande différence entre ce que je voulais faire quand j’ai commencé et aujourd’hui. De l’autre, c’est vrai qu’il y a un écart énorme, parce que la pratique est venue se greffer à l’objectif initial. Le catalogue Allia compte désormais quatre cents titres. Ce n’est pas rien.
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J’imagine qu’au début, vous ne vous investissiez pas dans la maison avec la même intensité ?
C’est simple : entre 1982 et 1991, j’ai publié 30 livres. Entre 1991 et 2007, j’en ai publié environ 380, voire 400. Les dix premières années, je publiais un ou deux livres par an, alors que maintenant je publie 25 à 30 livres par an. Ce n’est plus le même univers.
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Ce n’est donc devenu votre activité principale qu’à partir de 1991 ?
Oui, c’est vers cette époque que j’ai commencé à m’y consacrer complètement. J’ai alors investi les locaux de la rue Charlemagne – on y est toujours – et j’ai commencé à y travailler à plein temps. C’était un véritable changement : je ne pouvais plus me permettre de faire des livres par caprice, par vanité ou par envie de me faire plaisir sur un sujet précis. Je continuais à faire ce que je voulais, avec une totale liberté de choix, mais dans un contexte beaucoup plus professionnalisé.
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Avec l’arrivée d’une obligation de résultat ?
Oui, par définition. L’obligation de résultat est le gage de ma liberté de choix. Désormais, je suis obligé de vendre mes livres. Pourtant, avant de faire un choix, je ne me demande pas si le projet va marcher ou pas. Je décide de le publier parce que je pense qu’il faut le faire. Par contre, c’est dans l’après publication que je me donne les moyens de construire le potentiel commercial d’un ouvrage, de lui donner une vie publique et de faire en sorte qu’il se vende.
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Vous n’avez jamais publié un livre pour le seul motif de sa rentabilité ?
Jamais. J’ai toujours publié des livres parce que je les avais choisis. Quand je sors un livre, je ne me
demande pas « Combien d’exemplaires dois-je en vendre pour atteindre un seuil de rentabilité ? » Ce genre de questions existe, bien sûr, mais elles n’ont à mes yeux lieu d’être
qu’une fois le choix initial fait.
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Vous avez souvent déclaré que le problème de la plupart des éditeurs indépendants se situait plutôt dans ce moment « après le choix », dans cette incapacité à gérer la sortie d’un livre. C’est un discours qu’on entend rarement.
Si je détonne dans le paysage éditorial français, c’est parce que ce milieu-là associe bien souvent la culture avec le culte de la martyrologie. Personnellement, cet état d’esprit est très mauvais pour ma santé physique et mentale. Par convenance personnelle, je ne m’y retrouve pas du tout. Ce n’est pas parce qu’on est dans la culture, dans le livre ou la littérature, que l’on est obligatoirement dans une misère noire parce que les gens ne s’y intéressent pas. Si on suit le discours de ces gens, nous serions doués, intelligents, cultivés, alors que le public serait composé d’ignares qui ne s’intéresseraient qu’à la télévision, à la Star-Academy ou je ne sais quelle connerie…
Il faut également dire que beaucoup de gens dans ce milieu – pas seulement dans l’édition d’ailleurs – sont restés scotchés à leur propre génération. C’est un vrai problème. Par exemple, quand je publie le premier roman d’Alizé Meurisse (Pâle sang bleu, ouvrage publié en août 2007), je constate qu’un certain nombre de gens d’une quarantaine d’années n’accrochent pas vraiment. Ils n’arrivent pas à se faire à l’idée qu’il y a une génération qui est arrivée après la leur et qui a une approche différente. En revanche, les gens d’une vingtaine d’années qui lisent ce roman ont l’air de s’y retrouver.
Les vieilles générations analysent la société dans laquelle nous vivons avec des points de vue arrêtés à un moment dit générationnel. Personnellement, j’ai le sentiment d’avoir cette capacité d’aller dans un sens puis dans l’autre, de ne pas me cantonner à ma propre génération, les années 1960-70.
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Sous peine de vous engluer dans une pensée uniforme ?
Exactement. Imaginez que j’écoute en boucle depuis 40 ans une chanson des Rolling Stones ou de Bob Dylan datant de la fin des années 1970, ce serait catastrophique. Il m’arrive évidemment d’en écouter mais, heureusement pour moi, je n’écoute pas que cela. Si vous prenez cet exemple et que vous l’élargissez à d’autres domaines, vous comprendrez un peu mieux ce que je veux dire.
Vous m’avez cité d’autres éditeurs indépendants (La Fabrique, Agone, Raisons d’Agir etc., tous clairement marqués à gauche et se réclamant d’une approche engagée de l’édition) auprès desquels je passe pour un self-made man, libéral-moderne et peut-être même sarkozyste. Ca me fait mourir de rire. On m’en veut de remuer le couteau dans la plaie en affirmant qu’un éditeur qui publie un livre a la responsabilité de la vie de ce livre. Par exemple, il a une responsabilité morale envers un auteur mort il y a trois siècles auquel personne n’a demandé l’autorisation de rééditer un de ses ouvrages. De même, je suis convaincu qu’il a également une responsabilité morale envers un auteur contemporain. Ceci dit, ce n’est pas parce que j’ai conscience de cette responsabilité morale que tous mes livres rencontrent un succès.
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Dans certains domaines, il semble pourtant difficile d’éviter l’uniformisation des analyses.
Bien sûr. Mais, pour se défaire des microcosmes de l’édition et de la littérature, en grande partie parisiens, il suffit de se retourner, de trouver autre chose. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait une uniformité dans la critique de ce monde par Michel Bounan – un auteur publié par Allia. Au contraire, il y a un point de vue qui détonne par rapport à tout ce qu’on peut lire ailleurs.
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Oui, mais il n’y a pas beaucoup de retour médiatique sur Michel Bounan, non ?
C’est un pestiféré dans les médias ! Mais lui-même refuse absolument de se prêter à ce jeu-là ! Par contre, il a des lecteurs. La Folle Histoire du monde s’est quand même vendu à 3 000 exemplaires. Ses livres trouvent un public malgré tout.
Je n’adhère pas du tout aux discours catastrophistes sur l’édition. Quand on tient un discours de ce type, on a généralement en ligne de mire les générations qui viennent. Alors que ces nouvelles générations sont le sel d’une société, celles qui s’intéressent, qui captent plus vite que les autres, qui comprennent. Elles constituent la sensibilité très vive d’une époque. Et quand j’entends ce discours catastrophiste sur les sciences sociales, sur le livre, sur tout ce qui va mal, je préfère en rire. Je m’en sens tellement loin…
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Mais même si vous êtes à l’écart de ça, ce constat « catastrophiste » comporte quand même une grande part de réalité, non ?
Bien sûr, c’est évident. Mais de quoi s’étonne-t-on ? On place des businessmen et des financiers à la tête des entreprises tout en affirmant vouloir conserver une totale liberté sur le choix des publications. C’est absurde. Quand j’ai publié Michel Bounan, il m’a fallu dix ans pour imposer son premier livre. Au début, les ventes de ses livres étaient quasi inexistantes. Mais j’ai continué à le défendre parce que je pensais que c’était un vrai auteur, avec une vraie pensée. Je n’ai pas tenu de discours à ce sujet, j’ai juste attendu qu’on sorte du tunnel.
Le discours catastrophiste fonctionne de pair avec celui qui consiste à affirmer que les nouvelles générations ne s’intéressent pas à ces sujets. C’est une erreur fondamentale. Je pense que le problème vient avant tout des gens mêmes qui forment le marché du livre. A partir du moment où l’on veut critiquer et s’interroger sur les dysfonctionnements du système éditorial, il faut commencer par critiquer les acteurs eux-mêmes, à commencer par les éditeurs. Ma capacité de jugement ne prime pas sur celle des autres, mais il faut se rendre à l’évidence : quand un livre est mauvais, il est mauvais. Je m’étonne souvent de retrouver sur le marché des livres qui m’ont été soumis, que j’ai lus, considérés et refusés. Une fois encore, il faut se méfier de l’effet pernicieux du microcosme littéraire qui souvent fonctionne davantage par renvois d’ascenseur et paresse mondaine que par conviction littéraire absolue. Si personne ne parle d’un livre à sa sortie, si il ne se vend pas et finit dans les bacs de solde ou au pilon, c’est peut-être qu’il n’ait pas été bien choisi ni bien travaillé avant sa parution.
Ce n’est pas que je sois le seul à faire de bons livres, mais j’ai l’impression qu’il n’y a qu’ici qu’existent cette cohérence et cette rigueur permanentes à tous points de vue. Il y a de très bons livres publiés partout. Il y a aussi de très bons éditeurs partout. Mais ce sont, pour la plupart, des éditeurs salariés. Et un éditeur salarié doit toujours trouver des équilibres internes et externes. Sa décision, en dernière instance, ne provient pas de l’appréciation réelle d’un texte. Moi, je n’ai de comptes à rendre qu’à moi-même. Évidemment, comme dans toute aventure humaine, celle-ci est aussi composée d’erreurs. Mais je les assume. Et je revendique complètement l’indépendance de mes choix. Je défends tous les livres que je publie.
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Parmi les éditeurs indépendants contemporains, peu semblent trouver grâce à vos yeux. En remontant à des époques antérieures, y-a-t-il des éditeurs qui vous ont marqué ? Jérôme Lindon, François Maspero, Jean-Jacques Pauvert ?
Pourquoi vouloir toujours esquisser une filiation ou nommer le modèle duquel on s’inspire ? La réalité réside dans ce que nous faisons aujourd’hui même, ici et maintenant. Aux éditions Allia, une certaine énergie traverse l’activité au quotidien, comme dans un groupe de rock. Il y a une pulsion qui se dégage de ce que l’on fait, qui émane de la conjonction de personnes très différentes. On ne sait pas pourquoi elles sont là mais on constate que ces personnes forment un groupe. Les auteurs, les collaborateurs, les gens, vont, viennent, etc. Et les choses se font dans cette dynamique, cette énergie. Comme dans un groupe de rock. Or, avez-vous déjà vu un groupe de rock affirmer qu’il aime un autre groupe de rock ? C’est peu fréquent. Pour revenir à votre question, il n’y a aucun éditeur dont je surveille particulièrement la production. Il y a des auteurs que j’aime bien et dont j’ai plaisir à suivre l’évolution. Mais je le fais en tant que lecteur et non en tant qu’éditeur qui ambitionnerait de les convoiter.
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J’imagine que vous n’aimez pas cette manière qu’ont beaucoup d’éditeurs contemporains de démarcher les auteurs d’autres éditeurs ?
Quand on a la prétention de faire quelque chose, il y a une façon de faire. Si votre projet se veut différent de ce qui se fait, il faut que sa conception diffère des pratiques d’autres éditeurs. Pourquoi convenir d’un projet avec quelqu’un – c’est tellement facile de sympathiser, d’aller boire un verre, puis de planifier un bouquin – qui le fait déjà, à l’identique, ailleurs ?
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Vous tenez à rester à l’écart du microcosme de l’édition et de son fonctionnement en vase clos ?
Les pratiques corporatistes sont toujours sclérosantes et engendrent forcément la répétition. Par exemple, on dit qu’il n’existe en France que deux ou trois imprimeurs à la hauteur. Personnellement, je fais imprimer mes livres en Italie et il se peut que demain je choisisse une imprimerie à Prague ou en Belgique si les conditions m’y sont plus favorables.
Quand quelqu’un monte une maison d’édition, c’est toujours le même refrain : il s’installe dans le quartier où il y a déjà des éditeurs, il imprime là où tous les éditeurs font imprimer leurs livres, etc. Ca ne rime à rien. Mes obligations sont les mêmes que celles des autres éditeurs – j’achète du papier, j’imprime des livres, je paye, je transporte, j’ai un distributeur, etc –, mais je n’ai pas envie de fonctionner avec les mêmes conseillers fiscaux, les mêmes conseillers juridiques, les mêmes avocats – ce que l’on a bien vu dans l’affaire des Miscellanées*.
L’édition en France, c’est une coterie, une corporation, avec ses cafés et ses restaurants. En se côtoyant les uns les autres, on finit forcément par se ressembler à un moment ou à un autre. A mes yeux, il vaut mieux inventer un style, un genre. Surtout quand vous avez la prétention, comme Allia, de faire des choses différentes et de lancer des auteurs inédits. Pour créer la nouveauté, il vaut mieux trouver un style nouveau.
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La plupart des titres que vous avez publiés s’attaquent à l’ordre des choses : les dadaïstes, les situationnistes et les lettristes, les punks et les rappeurs, les anarchistes russes, Chomsky, les toxicomanes, Marx… Est-ce né d’une fascination pour les gens qui remettent violemment en question la société, ou bien est-ce une façon de s’engager ?
Je pense que les deux – passion et engagement – ne s’opposent pas, j’ai toujours cherché à les concilier. A toutes les époques, il y a des gens en marge qui sont dans le même temps les forces vives d’une société. Mais ces gens ne peuvent pas aller au- delà parce que l’époque ne le leur permet pas. Leur œuvre trouve finalement un écho dans l’époque suivante, ou dans celle d’après. Le catalogue d’Allia remonte à l’Antiquité car le but est d’exhumer, de découvrir, de montrer, ceci sur toutes les époques. Et on s’aperçoit qu’il y a toujours un fil conducteur de l’Esprit qui, en quelque sorte, vient d’ailleurs. Des gens qui ne vont pas dans le café où tout le monde va. Ce sont ces gens-là qui m’intéressent.
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En quelque sorte, vous vous intéressez au premier élan, davantage qu’à ce qui suit ?
Oui, toujours, dans tous les domaines. Pour en revenir à ce que vous disiez tout à l’heure, je pense que la critique doit venir des acteurs : c’est eux qui font le choix des livres. Ils vous répondront qu’ils n’ont pas le choix, qu’ils doivent donner des gages de résultat à leurs patrons. Je trouve cette défense malhonnête. Vous, par exemple, si vous vous retrouvez au chômage, vous n’allez pas pour autant devenir flic. Evidemment, vous serez dans la merde, parce qu’il vous faudra payer le loyer, les clopes, etc. Malgré tout, je suis sûr qu’il y a des boulots que vous ne feriez pour rien au monde. C’est la même chose pour moi. Je publie des livres en ayant la conviction qu’il existe des esprits de qualité, des gens intéressants pour les lire. Car le public intelligent sent, trouve, s’intéresse, explore, existe.
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Vous semblez réfuter ce que beaucoup de gens voient comme une crise intellectuelle généralisée. Pourtant, dans certains domaines, le problème semble avéré. Prenez le cas du journalisme politique, sa collusion avec le pouvoir qu’a très bien montré Serge Halimi dans Les Nouveaux chiens de garde (Raisons d’agir, 1997), vous pensez vraiment qu’il n’y a pas de crise ?
Pour moi, ce livre d’Halimi est catastrophiste, il n’est pas constructif. Le cœur du problème se trouve ailleurs, dans les pratiques de la profession. Et il en va de même pour les éditeurs et les journalistes politiques. C’est au moment où le journaliste écrit son billet que, trop souvent, il s’autocensure, retient ce qu’il veut dire. Car il sait ce qu’il peut se permettre d’écrire ou pas. Il sait comment il va pouvoir « vendre » – l’expression est révélatrice – son article au rédacteur en chef, en ne disant pas certaines choses. Il n’y a pas de comité de lecture qui censure les journaux. Il y a juste des journalistes qui savent ce qu’ils doivent dire et ce qu’ils ne doivent pas dire.
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Vous semblez prendre un malin plaisir à ne pas tomber dans les pratiques habituelles du monde de l’édition, à réfuter la logique des réseaux.
Je ne veux pas forcément me positionner comme étant fondamentalement différent. Mais il y a beaucoup de gens qui sont convaincus qu’il faut forcément passer par un réseau de relations pour être publié, c’est une aberration. La majorité de ce qui est publié chez Allia vient d’ici (désignant du doigt les impressionnantes piles de manuscrit encombrant son bureau). Pour moi, c’est très important de le dire car je pense que cette manière de faire peut assainir un peu la situation. On publie beaucoup de manuscrits reçus au courrier. Nous ne sommes pas les seuls, Gallimard aussi le fait beaucoup. Mais la plupart des éditeurs se plaignent du nombre de manuscrits reçus par la poste. S’ils pensent en recevoir trop, il faut qu’ils changent de boulot !
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Vous êtes dans une situation particulière, une position de force. Votre exemple n’est pas forcément transposable à beaucoup de gens.
Si je me tiens hors de ce milieu, c’est par convenance personnelle, parce que j’aime bien aller voir ailleurs. Par exemple, mes potes ne viennent pas de ce milieu-là. Et j’ai effectivement l’avantage de pouvoir dire merde. Mais je n’ai jamais cherché à être un exemple. En revanche, j’aimerais qu’il y ait davantage de gens qui ne partent pas vaincus d’avance. L’omniprésence des discours catastrophistes a débouché sur la généralisation d’un pessimisme improductif. Ce n’est pas normal. Le plus scandaleux ne réside pas dans toutes ces saloperies dont on parle mais plutôt dans le fait qu’on soit si peu nombreux à les braver. Vous semblez me donner une position à part mais, ce qui me distingue, c’est la rareté de la chose. S’il y avait plus de gens qui faisaient des choses dans mon genre, la valeur de mon activité serait beaucoup moins élevée.
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Est-ce que vous vous considérez comme un éditeur engagé ?
Forcément. A travers des choix de publication stratégiques. Par exemple, n’oubliez pas que quand j’ai publié le
premier livre de Michel Bounan en 1991, Le Temps du sida, l’ouvrage avait déjà été refusé par une quinzaine d’éditeurs. Michel Bounan tenait un discours sur le sida qui ne plaisait pas,
il a été traité de charlatan**. En France, si tu affirmes être engagé, on te demande tout de suite : « T’es de droite ou t’es de gauche ? » Ca n’a aucun sens. Ce débat est caduc
parce que ce sont des notions qui n’existent pas à mes yeux.
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Pour moi l’éditeur engagé est bien souvent celui qui se refuse à publier ce qu’on attend de lui. Est-ce que vous cherchez à prendre les gens à rebrousse-poil ?
Je pense qu’il ne faut pas servir au lecteur ce qu’il attend. Notre rôle n’est pas de lui faciliter la vie. Je trouve très sain de ne pas se contenter des positions qu’on occupe. Il faut faire soi-même la guerre à ses propres acquis.
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De là votre irruption dans la littérature contemporaine il y a une dizaine d’années et le fait que vous posiez comme règle en ce domaine de ne jamais publier d’auteurs déjà publiés ailleurs ?
Fondamentalement. Ça ne m’intéresse pas sinon. Le propre d’une maison d’édition comme Allia, c’est de faire découvrir des choses. C’est grâce à cet état d’esprit que nous en sommes arrivés là. Au final, on jouit auprès du public d’un capital crédit qui vaut des milliards de dollars en termes de communication. En librairie, les lecteurs nous font souvent confiance sur la seule foi de notre nom, c’est très précieux.
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Comment arrivez-vous à ne pas décevoir les lecteurs ?
Je ne connais pas véritablement le public. J’observe les gens qui viennent dans les locaux ou qui viennent nous voir au Salon du livre et, à partir de là, je me fais une idée des lecteurs qu’on fédère autour de nous. Mais mes choix proviennent avant tout de convictions littéraires personnelles et ne sont pas motivés par le désir de satisfaire un lectorat donné.
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Et ces convictions se révèlent justes en général ?
Je pense que oui. Vous savez, je suis amené à prendre beaucoup de décisions. Mais je n’ai jamais la totalité des éléments entre les mains. De la place que j’occupe je peux généralement interférer sur 30 à 40% des éléments. Le reste est de l’intuition. Dans le même temps, je fais le maximum pour connaître tout ce qui peut m’aider à influer positivement sur la vie d’un livre. Il y a un moment où il faut que la mayonnaise prenne, un moment exact où il faut fouetter. Et quand ce moment me semble là, je prends des risques et je fais confiance à mon intuition. Les gens qui veulent être en possession de tous les éléments pour prendre une décision n’aboutissent qu’à un état de paralysie. Il est très rare d’avoir tous les paramètres entre les mains. Il faut prendre des risques, comme dans la vie de tous les jours. Quand vous êtes amoureux, il y a toujours un moment où vous ne savez pas si vous allez vous faire jeter ou pas. Prendre le risque de se déclarer et espérer tomber juste tient à une question de feeling, d’intuition.
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Est-ce que vous pensez que « grandir c’est mourir » ?
Je tiens à conserver la maîtrise de ce que je fais. Aujourd’hui, je suis capable d’être « tout-terrain », c’est-à-dire de parler en connaissance de cause de tous les livres que je publie. Si je publiais plus de titres, je ne pourrais plus. Je n’ai aucune envie de prendre un directeur de collection auquel je déléguerais dix livres par an. Arriverait forcément un jour où l’on m’interrogerait sur un livre et où je répondrais : « Je ne peux pas vous répondre, c’est Untel qui s’en occupe. » Pour l’instant, j’assume tous mes livres. On peut me taper sur l’épaule dans la rue ou m’attaquer sur un livre publié par Allia, et je réponds, j’ai les arguments, je sais de quoi je parle.
C’est aussi une question de choix économique. Cela va passer pour une provocation, mais je pense qu’au sein de notre système capitaliste hyper-concentré où tout le monde rachète tout le monde, l’avenir appartient aux petites structures informelles, nerveuses, des espèces de brigades légères qui apportent un sang neuf, sans capitaux particuliers ni relations, sans budgets de communication ni équipes de marketing, sans lourdeurs ni salaires importants.
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Est-ce que les grands groupes ne l’ont pas un peu compris ?
Ils en donnent seulement l’impression. Leur façon de procéder consiste à racheter les maisons en difficulté et, une fois rachetées, à les vider de leur substance. Car le rachat est toujours suivi d’une démarche incestueuse. Les droits pour les livres de poche sont cédés aux collections de poches des maisons appartenant au même groupe. La distribution se fait par la maison de distribution qui appartient au groupe. Ils multiplient les petits profits de ce genre. Personnellement, quand je vends les droits d’un livre de poche, je n’ai aucune politique systématique. Je traite les dossiers au cas par cas. Il m’arrive souvent de refuser des propositions d’achats de droits. Je garde cette liberté.
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Face à un monde de l’édition de plus en plus concentré, ceux qui arriveront à rester indépendants et à savoir en profiter, seront finalement dans une position enviable ?
Une position de force, c’est certain. Regardez, j’ai publié Les Miscellanées***. Or dans le paysage
éditorial actuel, ce n’est théoriquement pas normal qu’une petite maison fasse l’acquisition des droits d’un tel ouvrage. Quand j’ai rencontré le directeur de Bloomsbury, il m’a dit avoir proposé
les Miscellanées à tous les éditeurs en leur disant qu’il avait été vendu à plus de 500 000 exemplaires en Angleterre et ils n’en ont pas voulu. Ils l’ont proposé en premier lieu aux
éditeurs spécialisés dans la publication de best-sellers. Et tous ont eu la même réaction : « c’est trop british ». Quand je vous dis qu’on peut agir différemment, ça implique
d’agir avec des formes nouvelles. Le style fait l’homme.
J’ai fait une proposition ridicule à Bloomsbury – qui est une multinationale par rapport à Allia – pour ce livre qui s’est vendu à 700 000 exemplaires en Angleterre. Et je me suis même offert le luxe de proposer de refaire certains passages du livre que je jugeais trop anglais. Par exemple, le passage sur l’argot des public schools. Ils ont accepté, sous réserve qu’on soumette nos propositions à l’auteur. Et Ben Schott, l’auteur, a accepté tout ce que Boris Donné, notre traducteur, lui a proposé.
Au final, on a fait un livre qu’on a acheté pour trois fois rien par rapport à sa valeur sur le marché, pour lequel on n’a fait aucune campagne de marketing, pour lequel je n’ai pas acheté un cm2 de publicité dans la presse, à la radio ou à la télévision, et pour lequel je n’ai même pas prévu de présentoirs spéciaux pour les librairies. Et puis le livre est arrivé en librairie, la presse s’en est emparée, on a réimprimé, réimprimé, jusqu’à vendre 225 000 exemplaires.
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Donc, en étant efficace, on peut profiter des avantages d’une structure légère pour publier ce genre de succès ?
Je le crois. Cela va aussi de pair avec notre politique qui consiste à faire collaborer de jeunes débutants à notre maison. Beaucoup de traducteurs commencent ici. Certains d’entre eux sont des stagiaires à qui je fais faire un essai. Comme ce ne sont pas des traducteurs professionnels, je les sous-paye par rapport au prix de marché : 20, 30, 35% moins cher. Cela fait jaser certains, mais on retravaille leurs traductions avec eux pour les aider à améliorer la copie. Ils font trois ou quatre livres avec nous et ils sont alors assez grands pour voler de leurs propres ailes. Tous mes collaborateurs extérieurs sont d’anciens stagiaires dont j’ai su repérer les aptitudes.
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Là aussi vous avez une approche plutôt singulière.
Tout à fait. Lorsque vous cherchez du travail, on vous dit souvent : « vous n’avez pas d’expérience ». Ce n’est pas logique. Quand on commence à travailler, il est normal de ne pas avoir d’expérience. C’est le serpent qui se mord la queue. Ici, on ne fonctionne pas comme ça. En marge d’un livre d’entretiens avec le peintre Ralph Rumney, Le Consul, j’ai placé une citation de Giambattista Vico que je trouve très juste : « Pour faire des choses nouvelles, il faut adopter des méthodes nouvelles ». Cela correspond à ce que je suis en train de vous dire. Il y a plein de jeunes gens ambitieux et doués qui se retrouvent plombés par un discours stupide tel que : « Arrête, ce n’est pas comme ça qu’on fait. » Alors que non, au contraire, c’est la meilleure manière de fonctionner ! Il faut aller a contrario de tout ce que vous avez vu jusqu’à présent, bille en tête. Si vous avez le désir de faire quelque chose de personnel, c’est parce que ce que vous voyez ne vous satisfait pas. C’est pour cette raison que les gens font des choses différemment. Il ne faut pas essayer de ressembler aux grands.
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Pour en revenir à l’édition indépendante, j’imagine qu’un certain discours tenu contre les nouvelles technologies, l’édition numérique, etc., ne vous convient pas du tout ?
Rejeter les nouvelles technologies revient à se couper de toute une base de développement. Je ne dis pas qu’il faut obligatoirement s’intéresser à Internet pour être en phase avec son époque. Mais quand on critique une chose, il faut avoir la subtilité de la comprendre. C’est un fâcheux défaut que de se braquer contre ce qui est nouveau, inconnu, sous le faux prétexte de préserver une certaine image, erronée d’ailleurs, du monde littéraire. Personnellement, je suis pour l’essor de nouveaux modes d’expression s’ils sont fondés.
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Vous êtes très critiques envers le rôle de structures comme le CNL. Pourtant, les subventions du CNL permettent à certains éditeurs de sortir des livres très importants. Par exemple, Agone et l’historien américain Howard Zinn.
Tant mieux pour eux. J’aime beaucoup ce livre de Zinn sur l’histoire des Etats-Unis (Une Histoire populaire des Etats-Unis). Mais, personnellement, je n’ai pas besoin du CNL pour publier la correspondance de Leopardi qui fait 2 500 pages. Et je sais d’avance qu’elle ne se vendra pas aussi bien que le Zibaldone ****. En même temps, personne ne pensait qu’on vendrait autant d’exemplaires du Zibaldone, 5 700 je crois. Je suis très content, voire fier, de publier cette correspondance sans l’aide du CNL. Parce qu’ici, chez Allia, c’est le régime du pain sec. Nous devons nous battre pour obtenir de la presse. Si je peux payer les salaires uniquement parce que j’ai obtenu 10 000 ou 20 000 euros du CNL, sans que le livre se soit vendu, ça ne fait pas avancer les choses, ça n’est pas une situation saine. Ne pas dépendre d’aides extérieures crée une mentalité de gens combatifs. Vous le voyez vous-même : ici, c’est très détendu, mais il y a également une grande tension dans le travail. Je ne veux pas créer une bulle CNLisée qui nous tienne à l’abri de tout. On serait à côté de la plaque car on ne ferait plus l’effort de comprendre ce qu’il y a dans les manuscrits, de comprendre la préoccupation des gens.
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Vous refusez donc toute forme d’assistanat ?
Oui, je n’aime pas du tout ça. A titre personnel, je n’ai pas du tout ce genre de tempérament. La « gratte », tout ça, ça ne me ressemble pas.
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Pourtant, Allia a fait quelques livres avec le CNL, non ?
Oui, j’ai obtenu deux ou trois aides du CNL, il y a quelques temps. Mais je suis loin d’y être abonné. Je ne sais plus quel est le chiffre exact de la somme que j’ai alors touchée. De même, je vous répondrais très approximativement au sujet du prix de revient d’un livre car je ne veux pas que mon esprit soit perverti par ça. Quand je vois un texte qui m’excite, je préfère être guidé par autre chose qu’un calcul financier. Par un procédé un peu inconscient de ma mémoire, j’évacue ces considérations. D’ailleurs, je trouve que ça me réussit plutôt bien : les décisions éditoriales prises ne sont jamais plombées par l’aspect uniquement financier des choses.
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Finalement, vous êtes beaucoup plus dans une logique de résistance culturelle, que d’engagement politique explicite ?
Oui. La forme explicitement engagée ne convient plus du tout : l’engagement collectif traditionnel, dans un parti politique par exemple, est devenu complètement caduque. L’engagement n’est plus crédible qu’à travers une démarche individuelle, et quand elle est sporadiquement collective (une association, une manifestation), elle est vouée à se dégonfler comme une baudruche dès l’action terminée. D’ailleurs, j’ai l’impression d’être plus en phase avec les formes de résistance de notre époque qu’avec celles que j’ai connues quand j’étais plus jeune, quand il y avait un sens réel à l’opposition politique et qu’elle influait sur le cours des choses, sur les décisions politiques.
Je crois précisément que l’engagement des éditeurs dont vous m’avez parlé plus tôt reste rattaché à une forme d’antagonisme passé qui, à mes yeux, n’a plus cours aujourd’hui. Pour moi, les notions de droite et de gauche sont complètement explosées, n’ont plus aucun sens. Quand je vois des représentants du PS et qu’on me dit qu’ils représentent la gauche, je trouve ça à mourir de rire. Ils contournent le FISC, ils montent des sociétés civiles immobilières entre eux pour payer moins d’impôts, ils s’écharpent autour du pouvoir. D’ailleurs, ces positions ne doivent pas être si désagréables pour qu’ils continuent à s’accrocher à leurs postes contre vents et marées et contre toute dignité. Il y a forcément un intérêt, sinon ils ne s’ingénieraient pas à nier toutes les accusations les plus vraisemblables.
Au final, j’ai besoin de m’éloigner à tout prix d’une certaine pratique qui est restée figée dans d’anciennes méthodes de pensées. Je me sens beaucoup plus proche de vous, d’une aspiration politique commune avec vous, alors que j’ai l’âge de vos parents. Autrement je ne peux pas, j’étouffe, j’ai besoin de revenir aux éditions Allia pour prendre ma respiration. Au moins ici, il y a un peu plus de liberté. Je suis fatigué par cette morale omniprésente dans le discours de tant de personnes. C’est quelque chose qu’il me faut impérativement fuir, avec fracas. Imaginez, vous vivez avec une femme qui vous étouffe. Et, un jour, comme Zorro, vous empoignez un lustre et vous vous envolez par la fenêtre en cassant la vitre.
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