Zapathèque #6 /// Logique du Terrorisme /// Michel Bounan /// Mafia au pouvoir

Publié le par lémi

 

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Tout état moderne contraint de défendre son existence contre des populations qui mettent en doute sa légitimité est amené à utiliser à leur encontre les méthodes les plus éprouvées de la mafia historique, et à leur imposer ce choix : terrorisme ou protection de l’état. (Michel Bounan) 

 

 

Michel Bounan fait partie des rares penseurs contemporains à susciter autant notre enthousiasme que notre réserve. Enthousiasme car il mène un très appréciable travail de sape contre tous les monstres froids de notre époque glaciale (société de consommation vampirisatrice, intoxications mentales et corporelles généralisées, lois étatiques castratrices, totalitarismes diffus et rampants…), réserve parce que les conclusions tirées, souvent extrêmes, ne suscitent pas forcément notre adhésion (manque de références, tendance à la généralisation…). Logique du terrorisme présente les mêmes travers.

Les livres de Michel Bounan gratouillent toujours nos sociétés modernes là où ça fait mal. En tirent immanquablement le suc le plus nauséabond, le plus malsain. On pourrait y voir une fascination pour la déchéance généralisée de notre temps, fascination parfois un tantinet dérangeante. On pourrait aussi y voir la marque d’un grand penseur.

Personnellement, on a pas encore réussi à se faire une opinion, on oscille. Reste que dans tous les cas, ses livres ont au moins le mérite de violemment secouer le cocotier de nos confortables certitudes.

 

Dans ce court essai, Bounan s’attaque aux racines du terrorisme, pour lui un des phénomènes les plus marquants et représentatifs du 20ème siècle. Et y voit la manifestation de machinations étatiques remarquablement huilées. Et salement machiavéliques.

 

En premier lieu, Bounan rappelle qu'il existe de nombreuses formes de terrorismes : étatiques (Dresde, Pearl Harbor ou Hiroshima), nationalistes (FLN, IRA, ETA...), combattant un ordre injuste social (anarchistes russe du 19éme siècle, Bande à Baader, Action Directe), religieux (fondamentalistes chrétiens ricains, intégristes musulmans...)…

Puis il entame le travail de sape caractéristique de son approche intellectuelle. Premier pavé dans la mare, celui ayant trait à son postulat de départ : le terrorisme tel qu’il a pris place dans les sociétés du monde moderne est invraisemblable. Invraisemblables ses réussites (au sens d’action menée à terme, pas de répercussions). Invraisemblable l’inefficacité totale de services de renseignements censés les combattre. Invraisemblable enfin l’attitude de médias jouant le jeu des terroriste (le but d’une action terroriste étant la focalisation sur une cause, elle ne peut exister que par une médiatisation d’envergure, ou perd sa raison d’être).

« Telle qu'elle est présentée par les responsables gouvernementaux, par les journalistes, par les policiers et par les terroristes eux même, la guerre menée par le terrorisme contre ses adversaires déclarés est tout à fait invraisemblable. Pour être crédible, cette histoire exigerait triplement et simultanément une excessive stupidité des terroristes, une incompétence extravagante des services policiers spécialisés dans la lutte anti terroriste et une folle irresponsabilité des médias. Cette invraisemblance est telle qu'il est impossible que le terrorisme soit réellement ce qu'il prétend être ».

 

De cette invraisemblance, Bounan tire un constat : le terrorisme, loin d’être une inévitable malédiction du temps présent, serait l’outil privilégié d’Etats ou de pouvoirs divers cherchant à (re)conquérir une légitimité. Les états modernes se comporteraient comme des mafias relookées. Avec un but : se poser en protecteur pour mieux régner, encourager la terreur tout en se posant en seul recours à cette terreur. Simple retour aux vieilles recettes de psychologie élémentaire : faire peur c’est dominer.

Agiter le chiffon du terrorisme, l’encourager de facto, permettrait de mieux enrégimenter des sujets effrayés (deux chiffres révélateurs : en 1995, juste après l’attentat d’Oklahoma City, 58% des américains se déclarent d’accord pour renoncer à certaines libertés afin de faire barrage au terrorisme. Et en septembre 2001, juste après les attentats du 11 septembre, la popularité de Bush passe subitement de 55 à 86% dans les sondages). Raisonnement limpide mais dont on jugerait la systématisation un tantinet paranoïaque si il n’était étayé d’exemples nombreux autant que dérangeants. Zapa choisit ici de n’en aborder que quelques uns, en vrac. Les curieux n’auront qu’à lire le livre.

 

Fin 19ème / début 20ème siècle :

Un des exemples les plus probants d’utilisation du terrorisme par un pouvoir étatique réside dans le cas du très étonnant Yergheï Filipovitch Asev. Chef de la mouvance anarchiste russe, commanditaire de nombreux attentats souvent sanglants (meurtre de plusieurs grands ducs, d’une demi douzaine de gouverneurs, du ministre de l’intérieur, du chef de l’Okhrana…), il se révélera plus tard (ce que confirmera Stolypine, ministre de l’intérieur Russe) comme ayant été depuis le début un zélé auxiliaire de la police. Bounan cite Enzensberger (cf. Zapathèques 1, les rêveurs de l’absolu) parlant du terrorisme russe : « les agents secrets du tsarisme y jouent un tel rôle qu’il est impossible de séparer l’histoire de la révolution de l’histoire de leur provocations ».

 

27 février 1933 :

Hitler vient d’être élu chancelier. L’incendie du Reichstag lui permet de mettre en place rapidement un régime autoritaire et de mettre à sa botte les institutions démocratiques. Il a été prouvé que le militant gauchiste arrêté, n’avait pu agir seul. Que divers foyers d’incendie avaient permis la destruction totale du bâtiment. Et que l’incendiaire décapité avait été secondé, à son insu. Une telle occasion de tordre le cou à l’opposition étant évidemment précieuse...

 

6 décembre1941.

Les japonais attaquent Pearl Harbour. Le lendemain l’opinion américaine jusqu'à alors très défavorable à cette guerre se range en fanfares derrière la décision du commandeur en chef Roosevelt d’entrer dans la guerre.

Pour Bounan, pour les historiens aussi, Pearl Harbour est bourré d’incohérences. D’abord, contrairement aux autres bases américaines dans le pacifique, Pearl Harbour est très mal défendue. Ensuite, les services secrets américains et étrangers semblaient connaître de longue date le lieu d’attaque de l’armée japonaise, le code secret de l’armée japonaise ayant été déchiffré depuis longtemps. Comme pour le 11 septembre, le manque de réactivité (la base n’était même pas en état d’alerte) des responsables américains aux sonnettes d’alarmes tirées en tout lieux (l’ambassadeur américain au Japon ou  l’amiral hollandais Helfrich, entre autres, avaient prévenu Washington de l’attaque) est effarante.

La catastrophe de Pearl Harbour aurait en fait été encouragée par l’entourage du président, soucieux de maintenir une industrie de guerre pléthorique et d’ouvrir à la libération de nouveaux champs d’expansion asiatiques à l’industrie américaine. Bounan mentionne cette réunion tenue le soir de l’attaque par Roosevelt avec quelques gradés, en attendant l’attaque. Et cite l’historien américain John Toland, rapportant les hallucinants propos de Roosevelt à ses affidés galonnés : « messieurs, ceci va au tombeau avec nous ».

4 ans plus tard, les bombardements de Dresde et surtout l’utilisation de l’arme nucléaire contre le Japon se chargeront de rappeler que le terrorisme étatique peut également être le fait de régimes démocratiques modernes. Le but réel d’Hiroshima et Nagasaki par exemple étant plus d’impressionner Staline lors du partage du monde en cours, que de faire plier un empire Japonais déjà largement à genoux.

 

1982 

Trois séparatistes irlandais sont arrêtés en région parisienne, à Vincennes. Dans leur logement, la police française découvre quantité d’armes et d’explosifs destinés à une future opération terroriste.  Quelques années plus tard, un gendarme français avoue avoir déposé de lui même le matériel terroriste, sur ordre venu de très haut. L’affaire sera évidemment rapidement étouffée.

 

Sur sa lancée, Bounan décortique de nombreux autres attentats, recelant tous des parts d’ombre assez étonnantes :

L’assassinat de François Ferdinand à Sarajevo en 1914, détonateur de la première guerre mondiale ? Habile manœuvre de l’empire austro-hongrois (laisser agir à leur guise les bouillants nationalistes serbes) pour se débarrasser d’un héritier peu conforme à la tradition impériale tout en obtenant une guerre désirée.

L’attentat meurtrier d’Oklahoma City en 1995 ? La résultante d’une machination gouvernementale dans laquelle l’homme arrêté, Mc Leigh, jouerait le rôle de « l’idiot de service », plusieurs experts du Pentagone ayant semble t’il déclaré absolument invraisemblable que l’explosion provoquée par son camion bourré d’engrais ait suffi à faire de tels dégâts (tout comme l’inventeur de la bombe à neutrons, Samuel Cohen, qui déclara tout de go : « il est absolument impossible qu’un camion rempli d’essence et d’engrais fasse s’effondrer le bâtiment »). Peu après, Clinton promulguait le très liberticide anti terrorism act.

Les mouvances d’extrême gauche des années 1970 tels que Bande à Baader en Allemagne ou Action Directe en France ? Des mouvances infestées par la police et bien utiles pour stigmatiser une opinion alors un peu trop libertaire.

 

L’accumulation des cas est plutôt fascinante. Et le faisceaux de présomption mis à jour par Bounan tentaculaire. Pour lui, ce n'est pas les états qui formentent les attentats. Simplement ces états laissent faire, voire encouragent.

A qui profite le crime ? a des états mafia, avides d'enrégimentement, mettant des citoyens lambda face à une équation des plus simples : le terrorisme, ou nous. Les Etats Unis de Bush en seraient évidemment l'exemple le plus probant : guerre en Irak sur la foi d’un mensonge avéré (la présence en Irak d’armes de destruction massives) pour s'assurer une réélection par forcément gagnée d'avance. Chiffon de Ben Laden agité régulièrement au nez des citoyens pour faire passer des lois liberticides. Attentats du 11 Septembre bourré d’invraisemblances (nullité absolue des services de renseignement ricains, impossibilité à priori pour des pilotes amateurs non guidés par satellites de réussir de telles prouesses aux commandes d’avions de ligne, bailleur de fonds de l’opération – le général pakistanais Ahmoud ahmad – reçu par le directeur de la CIA quelques jours avant les attentats, services de renseignement étrangers s’éreintant en vain à prévenir d’une opération qu’ils ont mis à jour depuis longtemps …). Et autres joyeusetés du même tonneau.

 

A l’arrivée, on ne sait quoi penser. Le raisonnement de Bounan tient largement la route. Et ses exemples sont souvent difficilement réfutables. Mais on connaît aussi l’attrait exercé par la théorie du complot généralisé. Son pouvoir magnétisant sur des cerveaux parfois brillants. On pense ainsi au réseau Voltaire et à son plus  dérangeant/dérangé représentant, Thierry Meyssian clamant sur toutes les chaines de télés que le 11 septembre n’a pas eu lieu et frôlant sous couvert de mise à jour de la vérité un antiaméricanisme primaire doublé d'un antisémitisme latent (L'amérique et Israêl étant désigné comme les deux manipulateurs en chefs).

Si le raisonnement de Bounan est largement d’une autre trempe, on aurait aimé une argumentation plus poussée, des références plus nombreuses, des raccourcis moins nombreux. Quelque chose de plus solide, quoi. La démonstration est brillante, mais il y manque ce qui pourrait en faire un coup de maître. Et atténuer cette sensation de paranoïa latente. "L'hypercritique" de Bounan dérange : à trop vouloir voir du complot, on le crée bien souvent de toute pièce.  

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Reste que si le but était de faire cogiter le lecteur, de porter son attention sur un phénomène occulté, le but est largement atteint. J’en veux pour preuve cette chronique qui, paresse balnéaire aidant, se devait d’être succincte, et pourtant s’étire en longueur sans que votre serviteur ne parvienne à délaisser son électronique plume, tant le sujet le passionne et l’interloque. 

Pour - platement - conclure, lisez ce livre et faites vous votre propre avis. Personnellement, je sais juste qu’au sortir de ce livre, ma vision du terrorisme dans son ensemble, de son poids dans l’histoire à sa logique de fonctionnement, est largement modifiée.   

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L’extraordinaire succès de la mafia historique témoigne que le système bipartite du terrorisme et de la protection est d’une monstrueuse efficacité pour gouverner les hommes selon les exigences d’un pouvoir asservi aux lois économiques. (Michel Bounan)

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Editions Allia / 6,10 euros
 

 

Publié dans Zapathèque

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Le Charançon Libéré 07/01/2009 21:02

J'avais oublié combien cette chronique était classe. Ca a été un plaisir de la relire, pas de raison que je me prive de l'écrire. Même si : salutations fraternelles.