Zapa speech

Lundi 16 juillet 2007


///
allia.jpg Lorsque l’on parle d’édition indépendante de qualité, un nom revient fréquemment, celui d’Allia. Que ce soit dans le domaine de la littérature contemporaine, de la critique sociale ou de l’histoire politique, Gérard Berréby, son fondateur, a construit via Allia un catalogue d’une cohérence et d’une richesse aussi rares que précieuses. Et semble avoir réussi son pari : faire rimer liberté éditoriale et choix de publication ambitieux avec réussite commerciale. A rebours des positions pessimistes habituellement tenues sur l’évolution du monde du livre par ses acteurs – à cet égard, il est intéressant de confronter le discours précédemment tenu par Eric Hazan en ces pages (cf. Zapa Speech #2, part. 1), avec celui du fondateur d’Allia –, Gérard Berréby dresse un tableau de la situation de l'univers éditorial très éloigné de celui qu’on nous dépeint habituellement. A ses yeux, il n’y aurait pas, au sein du monde du livre, de réel problème de structures, plutôt un problème de personnes, de mentalités. Prise de position à milles lieues du catastrophisme ambient que Zapa prend grand plaisir à relayer. 
 
/// 
///


Quel était votre objectif initial lors de la fondation d’Allia en 1982 ?

En quelques mots, je dirais que ce qui se publiait alors ne me convenait pas et que j’avais la prétention de faire des livres qui allaient convenir à mes désirs, besoins et attirances ; je voulais éditer des ouvrages que je ne trouvais pas sur le marché.

  ///

Cet objectif a-t-il beaucoup changé entre 1982 et aujourd’hui, après environ 400 ouvrages publiés ?

Il s’est élargi au fur et à mesure. Plus je constate qu’il est possible de faire des choses, plus j’en réalise. D’un côté, je n’ai pas l’impression qu’il y ait une grande différence entre ce que je voulais faire quand j’ai commencé et aujourd’hui. De l’autre, c’est vrai qu’il y a un écart énorme, parce que la pratique est venue se greffer à l’objectif initial. Le catalogue Allia compte désormais quatre cents titres. Ce n’est pas rien.

  ///

J’imagine qu’au début, vous ne vous investissiez pas dans la maison avec la même intensité ?

C’est simple : entre 1982 et 1991, j’ai publié 30 livres. Entre 1991 et 2007, j’en ai publié environ 380, voire 400. Les dix premières années, je publiais un ou deux livres par an, alors que maintenant je publie 25 à 30 livres par an. Ce n’est plus le même univers. 

  ///

Ce n’est donc devenu votre activité principale qu’à partir de 1991 ?

Oui, c’est vers cette époque que j’ai commencé à m’y consacrer complètement. J’ai alors investi les locaux de la rue Charlemagne – on y est toujours – et j’ai commencé à y travailler à plein temps. C’était un véritable changement : je ne pouvais plus me permettre de faire des livres par caprice, par vanité ou par envie de me faire plaisir sur un sujet précis. Je continuais à faire ce que je voulais, avec une totale liberté de choix, mais dans un contexte beaucoup plus professionnalisé.

  ///

Avec l’arrivée d’une obligation de résultat ?

Oui, par définition. L’obligation de résultat est le gage de ma liberté de choix. Désormais, je suis obligé de vendre mes livres. Pourtant, avant de faire un choix, je ne me demande pas si le projet va marcher ou pas. Je décide de le publier parce que je pense qu’il faut le faire. Par contre, c’est dans l’après publication que je me donne les moyens de construire le potentiel commercial d’un ouvrage, de lui donner une vie publique et de faire en sorte qu’il se vende.

  ///

Vous n’avez jamais publié un livre pour le seul motif de sa rentabilité ?

Jamais. J’ai toujours publié des livres parce que je les avais choisis. Quand je sors un livre, je ne me demande pas « Combien d’exemplaires dois-je en vendre pour atteindre un seuil de rentabilité ? » Ce genre de questions existe, bien sûr, mais elles n’ont à mes yeux lieu d’être qu’une fois le choix initial fait.

  ///

Vous avez souvent déclaré que le problème de la plupart des éditeurs indépendants se situait plutôt dans ce moment « après le choix », dans cette incapacité à gérer la sortie d’un livre. C’est un discours qu’on entend rarement.

Si je détonne dans le paysage éditorial français, c’est parce que ce milieu-là associe bien souvent la culture avec le culte de la martyrologie. Personnellement, cet état d’esprit est très mauvais pour ma santé physique et mentale. Par convenance personnelle, je ne m’y retrouve pas du tout. Ce n’est pas parce qu’on est dans la culture, dans le livre ou la littérature, que l’on est obligatoirement dans une misère noire parce que les gens ne s’y intéressent pas. Si on suit le discours de ces gens, nous serions doués, intelligents, cultivés, alors que le public serait composé d’ignares qui ne s’intéresseraient qu’à la télévision, à la Star-Academy ou je ne sais quelle connerie…


Il faut également dire que beaucoup de gens dans ce milieu – pas seulement dans l’édition d’ailleurs – sont restés scotchés à leur propre génération. C’est un vrai problème. Par exemple, quand je publie le premier roman d’Alizé Meurisse (Pâle sang bleu, ouvrage publié en août 2007), je constate qu’un certain nombre de gens d’une quarantaine d’années n’accrochent pas vraiment. Ils n’arrivent pas à se faire à l’idée qu’il y a une génération qui est arrivée après la leur et qui a une approche différente. En revanche, les gens d’une vingtaine d’années qui lisent ce roman ont l’air de s’y retrouver.


Les vieilles générations analysent la société dans laquelle nous vivons avec des points de vue arrêtés à un moment dit générationnel. Personnellement, j’ai le sentiment d’avoir cette capacité d’aller dans un sens puis dans l’autre, de ne pas me cantonner à ma propre génération, les années 1960-70.

  ///

Sous peine de vous engluer dans une pensée uniforme ?

Exactement. Imaginez que j’écoute en boucle depuis 40 ans une chanson des Rolling Stones ou de Bob Dylan datant de la fin des années 1970, ce serait catastrophique. Il m’arrive évidemment d’en écouter mais, heureusement pour moi, je n’écoute pas que cela. Si vous prenez cet exemple et que vous l’élargissez à d’autres domaines, vous comprendrez un peu mieux ce que je veux dire.


Vous m’avez cité d’autres éditeurs indépendants (La Fabrique, Agone, Raisons d’Agir etc., tous clairement marqués à gauche et se réclamant d’une approche engagée de l’édition) auprès desquels je passe pour un self-made man, libéral-moderne et peut-être même sarkozyste. Ca me fait mourir de rire. On m’en veut de remuer le couteau dans la plaie en affirmant qu’un éditeur qui publie un livre a la responsabilité de la vie de ce livre. Par exemple, il a une responsabilité morale envers un auteur mort il y a trois siècles auquel personne n’a demandé l’autorisation de rééditer un de ses ouvrages. De même, je suis convaincu qu’il a également une responsabilité morale envers un auteur contemporain. Ceci dit, ce n’est pas parce que j’ai conscience de cette responsabilité morale que tous mes livres rencontrent un succès.

  ///

Dans certains domaines, il semble pourtant difficile d’éviter l’uniformisation des analyses.

Bien sûr. Mais, pour se défaire des microcosmes de l’édition et de la littérature, en grande partie parisiens, il suffit de se retourner, de trouver autre chose. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait une uniformité dans la critique de ce monde par Michel Bounan – un auteur publié par Allia. Au contraire, il y a un point de vue qui détonne par rapport à tout ce qu’on peut lire ailleurs.

  ///

Oui, mais il n’y a pas beaucoup de retour médiatique sur Michel Bounan, non ?

C’est un pestiféré dans les médias ! Mais lui-même refuse absolument de se prêter à ce jeu-là ! Par contre, il a des lecteurs. La Folle Histoire du monde s’est quand même vendu à 3 000 exemplaires. Ses livres trouvent un public malgré tout.


Je n’adhère pas du tout aux discours catastrophistes sur l’édition. Quand on tient un discours de ce type, on a généralement en ligne de mire les générations qui viennent. Alors que ces nouvelles générations sont le sel d’une société, celles qui s’intéressent, qui captent plus vite que les autres, qui comprennent. Elles constituent la sensibilité très vive d’une époque. Et quand j’entends ce discours catastrophiste sur les sciences sociales, sur le livre, sur tout ce qui va mal, je préfère en rire. Je m’en sens tellement loin…

  ///

Mais même si vous êtes à l’écart de ça, ce constat « catastrophiste » comporte quand même une grande part de réalité, non ?

Bien sûr, c’est évident. Mais de quoi s’étonne-t-on ? On place des businessmen et des financiers à la tête des entreprises tout en affirmant vouloir conserver une totale liberté sur le choix des publications. C’est absurde. Quand j’ai publié Michel Bounan, il m’a fallu dix ans pour imposer son premier livre. Au début, les ventes de ses livres étaient quasi inexistantes. Mais j’ai continué à le défendre parce que je pensais que c’était un vrai auteur, avec une vraie pensée. Je n’ai pas tenu de discours à ce sujet, j’ai juste attendu qu’on sorte du tunnel. 


Le discours catastrophiste fonctionne de pair avec celui qui consiste à affirmer que les nouvelles générations ne s’intéressent pas à ces sujets. C’est une erreur fondamentale. Je pense que le problème vient avant tout des gens mêmes qui forment le marché du livre. A partir du moment où l’on veut critiquer et s’interroger sur les dysfonctionnements du système éditorial, il faut commencer par critiquer les acteurs eux-mêmes, à commencer par les éditeurs. Ma capacité de jugement ne prime pas sur celle des autres, mais il faut se rendre à l’évidence : quand un livre est mauvais, il est mauvais. Je m’étonne souvent de retrouver sur le marché des livres qui m’ont été soumis, que j’ai lus, considérés et refusés. Une fois encore, il faut se méfier de l’effet pernicieux du microcosme littéraire qui souvent fonctionne davantage par renvois d’ascenseur et paresse mondaine que par conviction littéraire absolue. Si personne ne parle d’un livre à sa sortie, si il ne se vend pas et finit dans les bacs de solde ou au pilon, c’est peut-être qu’il n’ait pas été bien choisi ni bien travaillé avant sa parution.


Ce n’est pas que je sois le seul à faire de bons livres, mais j’ai l’impression qu’il n’y a qu’ici qu’existent cette cohérence et cette rigueur permanentes à tous points de vue. Il y a de très bons livres publiés partout. Il y a aussi de très bons éditeurs partout. Mais ce sont, pour la plupart, des éditeurs salariés. Et un éditeur salarié doit toujours trouver des équilibres internes et externes. Sa décision, en dernière instance, ne provient pas de l’appréciation réelle d’un texte. Moi, je n’ai de comptes à rendre qu’à moi-même. Évidemment, comme dans toute aventure humaine, celle-ci est aussi composée d’erreurs. Mais je les assume. Et je revendique complètement l’indépendance de mes choix. Je défends tous les livres que je publie.

  ///

Parmi les éditeurs indépendants contemporains, peu semblent trouver grâce à vos yeux. En remontant à des époques antérieures, y-a-t-il des éditeurs qui vous ont marqué ? Jérôme Lindon, François Maspero, Jean-Jacques Pauvert ?

Pourquoi vouloir toujours esquisser une filiation ou nommer le modèle duquel on s’inspire ? La réalité réside dans ce que nous faisons aujourd’hui même, ici et maintenant. Aux éditions Allia, une certaine énergie traverse l’activité au quotidien, comme dans un groupe de rock. Il y a une pulsion qui se dégage de ce que l’on fait, qui émane de la conjonction de personnes très différentes. On ne sait pas pourquoi elles sont là mais on constate que ces personnes forment un groupe. Les auteurs, les collaborateurs, les gens, vont, viennent, etc. Et les choses se font dans cette dynamique, cette énergie. Comme dans un groupe de rock. Or, avez-vous déjà vu un groupe de rock affirmer qu’il aime un autre groupe de rock ? C’est peu fréquent. Pour revenir à votre question, il n’y a aucun éditeur dont je surveille particulièrement la production. Il y a des auteurs que j’aime bien et dont j’ai plaisir à suivre l’évolution. Mais je le fais en tant que lecteur et non en tant qu’éditeur qui ambitionnerait de les convoiter.

  ///

J’imagine que vous n’aimez pas cette manière qu’ont beaucoup d’éditeurs contemporains de démarcher les auteurs d’autres éditeurs ?

Quand on a la prétention de faire quelque chose, il y a une façon de faire. Si votre projet se veut différent de ce qui se fait, il faut que sa conception diffère des pratiques d’autres éditeurs. Pourquoi convenir d’un projet avec quelqu’un – c’est tellement facile de sympathiser, d’aller boire un verre, puis de planifier un bouquin – qui le fait déjà, à l’identique, ailleurs ?

  ///

Vous tenez à rester à l’écart du microcosme de l’édition et de son fonctionnement en vase clos ?

Les pratiques corporatistes sont toujours sclérosantes et engendrent forcément la répétition. Par exemple, on dit qu’il n’existe en France que deux ou trois imprimeurs à la hauteur. Personnellement, je fais imprimer mes livres en Italie et il se peut que demain je choisisse une imprimerie à Prague ou en Belgique si les conditions m’y sont plus favorables.


Quand quelqu’un monte une maison d’édition, c’est toujours le même refrain : il s’installe dans le quartier où il y a déjà des éditeurs, il imprime là où tous les éditeurs font imprimer leurs livres, etc. Ca ne rime à rien. Mes obligations sont les mêmes que celles des autres éditeurs – j’achète du papier, j’imprime des livres, je paye, je transporte, j’ai un distributeur, etc –, mais je n’ai pas envie de fonctionner avec les mêmes conseillers fiscaux, les mêmes conseillers juridiques, les mêmes avocats – ce que l’on a bien vu dans l’affaire des Miscellanées*.


L’édition en France, c’est une coterie, une corporation, avec ses cafés et ses restaurants. En se côtoyant les uns les autres, on finit forcément par se ressembler à un moment ou à un autre. A mes yeux, il vaut mieux inventer un style, un genre. Surtout quand vous avez la prétention, comme Allia, de faire des choses différentes et de lancer des auteurs inédits. Pour créer la nouveauté, il vaut mieux trouver un style nouveau.

  ///

La plupart des titres que vous avez publiés s’attaquent à l’ordre des choses : les dadaïstes, les situationnistes et les lettristes, les punks et les rappeurs, les anarchistes russes, Chomsky, les toxicomanes, Marx… Est-ce né d’une fascination pour les gens qui remettent violemment en question la société, ou bien est-ce une façon de s’engager ?

Je pense que les deux – passion et engagement – ne s’opposent pas, j’ai toujours cherché à les concilier. A toutes les époques, il y a des gens en marge qui sont dans le même temps les forces vives d’une société. Mais ces gens ne peuvent pas aller au- delà parce que l’époque ne le leur permet pas. Leur œuvre trouve finalement un écho dans l’époque suivante, ou dans celle d’après. Le catalogue d’Allia remonte à l’Antiquité car le but est d’exhumer, de découvrir, de montrer, ceci sur toutes les époques. Et on s’aperçoit qu’il y a toujours un fil conducteur de l’Esprit qui, en quelque sorte, vient d’ailleurs. Des gens qui ne vont pas dans le café où tout le monde va. Ce sont ces gens-là qui m’intéressent.

  ///

En quelque sorte, vous vous intéressez au premier élan, davantage qu’à ce qui suit ?

Oui, toujours, dans tous les domaines. Pour en revenir à ce que vous disiez tout à l’heure, je pense que la critique doit venir des acteurs : c’est eux qui font le choix des livres. Ils vous répondront qu’ils n’ont pas le choix, qu’ils doivent donner des gages de résultat à leurs patrons. Je trouve cette défense malhonnête. Vous, par exemple, si vous vous retrouvez au chômage, vous n’allez pas pour autant devenir flic. Evidemment, vous serez dans la merde, parce qu’il vous faudra payer le loyer, les clopes, etc. Malgré tout, je suis sûr qu’il y a des boulots que vous ne feriez pour rien au monde. C’est la même chose pour moi. Je publie des livres en ayant la conviction qu’il existe des esprits de qualité, des gens intéressants pour les lire. Car le public intelligent sent, trouve, s’intéresse, explore, existe.

  ///

Vous semblez réfuter ce que beaucoup de gens voient comme une crise intellectuelle généralisée. Pourtant, dans certains domaines, le problème semble avéré. Prenez le cas du journalisme politique, sa collusion avec le pouvoir qu’a très bien montré Serge Halimi dans Les Nouveaux chiens de garde (Raisons d’agir, 1997), vous pensez vraiment qu’il n’y a pas de crise ?

Pour moi, ce livre d’Halimi est catastrophiste, il n’est pas constructif. Le cœur du problème se trouve ailleurs, dans les pratiques de la profession. Et il en va de même pour les éditeurs et les journalistes politiques. C’est au moment où le journaliste écrit son billet que, trop souvent, il s’autocensure, retient ce qu’il veut dire. Car il sait ce qu’il peut se permettre d’écrire ou pas. Il sait comment il va pouvoir « vendre » – l’expression est révélatrice – son article au rédacteur en chef, en ne disant pas certaines choses. Il n’y a pas de comité de lecture qui censure les journaux. Il y a juste des journalistes qui savent ce qu’ils doivent dire et ce qu’ils ne doivent pas dire.

  ///

Vous semblez prendre un malin plaisir à ne pas tomber dans les pratiques habituelles du monde de l’édition, à réfuter la logique des réseaux.

Je ne veux pas forcément me positionner comme étant fondamentalement différent. Mais il y a beaucoup de gens qui sont convaincus qu’il faut forcément passer par un réseau de relations pour être publié, c’est une aberration. La majorité de ce qui est publié chez Allia vient d’ici (désignant du doigt les impressionnantes piles de manuscrit encombrant son bureau). Pour moi, c’est très important de le dire car je pense que cette manière de faire peut assainir un peu la situation. On publie beaucoup de manuscrits reçus au courrier. Nous ne sommes pas les seuls, Gallimard aussi le fait beaucoup. Mais la plupart des éditeurs se plaignent du nombre de manuscrits reçus par la poste. S’ils pensent en recevoir trop, il faut qu’ils changent de boulot ! 

  ///

Vous êtes dans une situation particulière, une position de force. Votre exemple n’est pas forcément transposable à beaucoup de gens.

Si je me tiens hors de ce milieu, c’est par convenance personnelle, parce que j’aime bien aller voir ailleurs. Par exemple, mes potes ne viennent pas de ce milieu-là. Et j’ai effectivement l’avantage de pouvoir dire merde. Mais je n’ai jamais cherché à être un exemple. En revanche, j’aimerais qu’il y ait davantage de gens qui ne partent pas vaincus d’avance. L’omniprésence des discours catastrophistes a débouché sur la généralisation d’un pessimisme improductif. Ce n’est pas normal. Le plus scandaleux ne réside pas dans toutes ces saloperies dont on parle mais plutôt dans le fait qu’on soit si peu nombreux à les braver. Vous semblez me donner une position à part mais, ce qui me distingue, c’est la rareté de la chose. S’il y avait plus de gens qui faisaient des choses dans mon genre, la valeur de mon activité serait beaucoup moins élevée.

  ///

Est-ce que vous vous considérez comme un éditeur engagé ?

Forcément. A travers des choix de publication stratégiques. Par exemple, n’oubliez pas que quand j’ai publié le premier livre de Michel Bounan en 1991, Le Temps du sida, l’ouvrage avait déjà été refusé par une quinzaine d’éditeurs. Michel Bounan tenait un discours sur le sida qui ne plaisait pas, il a été traité de charlatan**. En France, si tu affirmes être engagé, on te demande tout de suite : « T’es de droite ou t’es de gauche ? » Ca n’a aucun sens. Ce débat est caduc parce que ce sont des notions qui n’existent pas à mes yeux. 

  ///

Pour moi l’éditeur engagé est bien souvent celui qui se refuse à publier ce qu’on attend de lui. Est-ce que vous cherchez à prendre les gens à rebrousse-poil ?

Je pense qu’il ne faut pas servir au lecteur ce qu’il attend. Notre rôle n’est pas de lui faciliter la vie. Je trouve très sain de ne pas se contenter des positions qu’on occupe. Il faut faire soi-même la guerre à ses propres acquis.

  ///

De là votre irruption dans la littérature contemporaine il y a une dizaine d’années et le fait que vous posiez comme règle en ce domaine de ne jamais publier d’auteurs déjà publiés ailleurs ?

Fondamentalement. Ça ne m’intéresse pas sinon. Le propre d’une maison d’édition comme Allia, c’est de faire découvrir des choses. C’est grâce à cet état d’esprit que nous en sommes arrivés là. Au final, on jouit auprès du public d’un capital crédit qui vaut des milliards de dollars en termes de communication. En librairie, les lecteurs nous font souvent confiance sur la seule foi de notre nom, c’est très précieux.

  ///

Comment arrivez-vous à ne pas décevoir les lecteurs ?

Je ne connais pas véritablement le public. J’observe les gens qui viennent dans les locaux ou qui viennent nous voir au Salon du livre et, à partir de là, je me fais une idée des lecteurs qu’on fédère autour de nous. Mais mes choix proviennent avant tout de convictions littéraires personnelles et ne sont pas motivés par le désir de satisfaire un lectorat donné.

  ///

Et ces convictions se révèlent justes en général ?

Je pense que oui. Vous savez, je suis amené à prendre beaucoup de décisions. Mais je n’ai jamais la totalité des éléments entre les mains. De la place que j’occupe je peux généralement interférer sur 30 à 40% des éléments. Le reste est de l’intuition. Dans le même temps, je fais le maximum pour connaître tout ce qui peut m’aider à influer positivement sur la vie d’un livre. Il y a un moment où il faut que la mayonnaise prenne, un moment exact où il faut fouetter. Et quand ce moment me semble là, je prends des risques et je fais confiance à mon intuition. Les gens qui veulent être en possession de tous les éléments pour prendre une décision n’aboutissent qu’à un état de paralysie. Il est très rare d’avoir tous les paramètres entre les mains. Il faut prendre des risques, comme dans la vie de tous les jours. Quand vous êtes amoureux, il y a toujours un moment où vous ne savez pas si vous allez vous faire jeter ou pas. Prendre le risque de se déclarer et espérer tomber juste tient à une question de feeling, d’intuition. 

  ///

Est-ce que vous pensez que « grandir c’est mourir » ?

Je tiens à conserver la maîtrise de ce que je fais. Aujourd’hui, je suis capable d’être « tout-terrain », c’est-à-dire de parler en connaissance de cause de tous les livres que je publie. Si je publiais plus de titres, je ne pourrais plus. Je n’ai aucune envie de prendre un directeur de collection auquel je déléguerais dix livres par an. Arriverait forcément un jour où l’on m’interrogerait sur un livre et où je répondrais : « Je ne peux pas vous répondre, c’est Untel qui s’en occupe. » Pour l’instant, j’assume tous mes livres. On peut me taper sur l’épaule dans la rue ou m’attaquer sur un livre publié par Allia, et je réponds, j’ai les arguments, je sais de quoi je parle.


C’est aussi une question de choix économique. Cela va passer pour une provocation, mais je pense qu’au sein de notre système capitaliste hyper-concentré où tout le monde rachète tout le monde, l’avenir appartient aux petites structures informelles, nerveuses, des espèces de brigades légères qui apportent un sang neuf, sans capitaux particuliers ni relations, sans budgets de communication ni équipes de marketing, sans lourdeurs ni salaires importants.

  ///

Est-ce que les grands groupes ne l’ont pas un peu compris ?

Ils en donnent seulement l’impression. Leur façon de procéder consiste à racheter les maisons en difficulté et, une fois rachetées, à les vider de leur substance. Car le rachat est toujours suivi d’une démarche incestueuse. Les droits pour les livres de poche sont cédés aux collections de poches des maisons appartenant au même groupe. La distribution se fait par la maison de distribution qui appartient au groupe. Ils multiplient les petits profits de ce genre. Personnellement, quand je vends les droits d’un livre de poche, je n’ai aucune politique systématique. Je traite les dossiers au cas par cas. Il m’arrive souvent de refuser des propositions d’achats de droits. Je garde cette liberté.

  ///

Face à un monde de l’édition de plus en plus concentré, ceux qui arriveront à rester indépendants et à savoir en profiter, seront finalement dans une position enviable ?

Une position de force, c’est certain. Regardez, j’ai publié Les Miscellanées***. Or dans le paysage éditorial actuel, ce n’est théoriquement pas normal qu’une petite maison fasse l’acquisition des droits d’un tel ouvrage. Quand j’ai rencontré le directeur de Bloomsbury, il m’a dit avoir proposé les Miscellanées à tous les éditeurs en leur disant qu’il avait été vendu à plus de 500 000 exemplaires en Angleterre et ils n’en ont pas voulu. Ils l’ont proposé en premier lieu aux éditeurs spécialisés dans la publication de best-sellers. Et tous ont eu la même réaction : « c’est trop british ». Quand je vous dis qu’on peut agir différemment, ça implique d’agir avec des formes nouvelles. Le style fait l’homme.


J’ai fait une proposition ridicule à Bloomsbury – qui est une multinationale par rapport à Allia – pour ce livre qui s’est vendu à 700 000 exemplaires en Angleterre. Et je me suis même offert le luxe de proposer de refaire certains passages du livre que je jugeais trop anglais. Par exemple, le passage sur l’argot des public schools. Ils ont accepté, sous réserve qu’on soumette nos propositions à l’auteur. Et Ben Schott, l’auteur, a accepté tout ce que Boris Donné, notre traducteur, lui a proposé.


Au final, on a fait un livre qu’on a acheté pour trois fois rien par rapport à sa valeur sur le marché, pour lequel on n’a fait aucune campagne de marketing, pour lequel je n’ai pas acheté un cm2 de publicité dans la presse, à la radio ou à la télévision, et pour lequel je n’ai même pas prévu de présentoirs spéciaux pour les librairies. Et puis le livre est arrivé en librairie, la presse s’en est emparée, on a réimprimé, réimprimé, jusqu’à vendre 225 000 exemplaires.

  ///

Donc, en étant efficace, on peut profiter des avantages d’une structure légère pour publier ce genre de succès ?

Je le crois. Cela va aussi de pair avec notre politique qui consiste à faire collaborer de jeunes débutants à notre maison. Beaucoup de traducteurs commencent ici. Certains d’entre eux sont des stagiaires à qui je fais faire un essai. Comme ce ne sont pas des traducteurs professionnels, je les sous-paye par rapport au prix de marché : 20, 30, 35% moins cher. Cela fait jaser certains, mais on retravaille leurs traductions avec eux pour les aider à améliorer la copie. Ils font trois ou quatre livres avec nous et ils sont alors assez grands pour voler de leurs propres ailes. Tous mes collaborateurs extérieurs sont d’anciens stagiaires dont j’ai su repérer les aptitudes.

  ///

Là aussi vous avez une approche plutôt singulière.

Tout à fait. Lorsque vous cherchez du travail, on vous dit souvent : « vous n’avez pas d’expérience ». Ce n’est pas logique. Quand on commence à travailler, il est normal de ne pas avoir d’expérience. C’est le serpent qui se mord la queue. Ici, on ne fonctionne pas comme ça. En marge d’un livre d’entretiens avec le peintre Ralph Rumney, Le Consul, j’ai placé une citation de Giambattista Vico que je trouve très juste : « Pour faire des choses nouvelles, il faut adopter des méthodes nouvelles ». Cela correspond à ce que je suis en train de vous dire. Il y a plein de jeunes gens ambitieux et doués qui se retrouvent plombés par un discours stupide tel que : « Arrête, ce n’est pas comme ça qu’on fait. » Alors que non, au contraire, c’est la meilleure manière de fonctionner ! Il faut aller a contrario de tout ce que vous avez vu jusqu’à présent, bille en tête. Si vous avez le désir de faire quelque chose de personnel, c’est parce que ce que vous voyez ne vous satisfait pas. C’est pour cette raison que les gens font des choses différemment. Il ne faut pas essayer de ressembler aux grands. 

  ///

Pour en revenir à l’édition indépendante, j’imagine qu’un certain discours tenu contre les nouvelles technologies, l’édition numérique, etc., ne vous convient pas du tout ? 

Rejeter les nouvelles technologies revient à se couper de toute une base de développement. Je ne dis pas qu’il faut obligatoirement s’intéresser à Internet pour être en phase avec son époque. Mais quand on critique une chose, il faut avoir la subtilité de la comprendre. C’est un fâcheux défaut que de se braquer contre ce qui est nouveau, inconnu, sous le faux prétexte de préserver une certaine image, erronée d’ailleurs, du monde littéraire. Personnellement, je suis pour l’essor de nouveaux modes d’expression s’ils sont fondés. 

  ///

Vous êtes très critiques envers le rôle de structures comme le CNL. Pourtant, les subventions du CNL permettent à certains éditeurs de sortir des livres très importants. Par exemple, Agone et l’historien américain Howard Zinn.

Tant mieux pour eux. J’aime beaucoup ce livre de Zinn sur l’histoire des Etats-Unis (Une Histoire populaire des Etats-Unis). Mais, personnellement, je n’ai pas besoin du CNL pour publier la correspondance de Leopardi qui fait 2 500 pages. Et je sais d’avance qu’elle ne se vendra pas aussi bien que le Zibaldone ****. En même temps, personne ne pensait qu’on vendrait autant d’exemplaires du Zibaldone, 5 700 je crois. Je suis très content, voire fier, de publier cette correspondance sans l’aide du CNL. Parce qu’ici, chez Allia, c’est le régime du pain sec. Nous devons nous battre pour obtenir de la presse. Si je peux payer les salaires uniquement parce que j’ai obtenu 10 000 ou 20 000 euros du CNL, sans que le livre se soit vendu, ça ne fait pas avancer les choses, ça n’est pas une situation saine. Ne pas dépendre d’aides extérieures crée une mentalité de gens combatifs. Vous le voyez vous-même : ici, c’est très détendu, mais il y a également une grande tension dans le travail. Je ne veux pas créer une bulle CNLisée qui nous tienne à l’abri de tout. On serait à côté de la plaque car on ne ferait plus l’effort de comprendre ce qu’il y a dans les manuscrits, de comprendre la préoccupation des gens.

  ///

Vous refusez donc toute forme d’assistanat ?

Oui, je n’aime pas du tout ça. A titre personnel, je n’ai pas du tout ce genre de tempérament. La « gratte », tout ça, ça ne me ressemble pas. 

  ///

Pourtant, Allia a fait quelques livres avec le CNL, non ?

Oui, j’ai obtenu deux ou trois aides du CNL, il y a quelques temps. Mais je suis loin d’y être abonné. Je ne sais plus quel est le chiffre exact de la somme que j’ai alors touchée. De même, je vous répondrais très approximativement au sujet du prix de revient d’un livre car je ne veux pas que mon esprit soit perverti par ça. Quand je vois un texte qui m’excite, je préfère être guidé par autre chose qu’un calcul financier. Par un procédé un peu inconscient de ma mémoire, j’évacue ces considérations. D’ailleurs, je trouve que ça me réussit plutôt bien : les décisions éditoriales prises ne sont jamais plombées par l’aspect uniquement financier des choses.

  ///

Finalement, vous êtes beaucoup plus dans une logique de résistance culturelle, que d’engagement politique explicite ?

Oui. La forme explicitement engagée ne convient plus du tout : l’engagement collectif traditionnel, dans un parti politique par exemple, est devenu complètement caduque. L’engagement n’est plus crédible qu’à travers une démarche individuelle, et quand elle est sporadiquement collective (une association, une manifestation), elle est vouée à se dégonfler comme une baudruche dès l’action terminée. D’ailleurs, j’ai l’impression d’être plus en phase avec les formes de résistance de notre époque qu’avec celles que j’ai connues quand j’étais plus jeune, quand il y avait un sens réel à l’opposition politique et qu’elle influait sur le cours des choses, sur les décisions politiques.


Je crois précisément que l’engagement des éditeurs dont vous m’avez parlé plus tôt reste rattaché à une forme d’antagonisme passé qui, à mes yeux, n’a plus cours aujourd’hui. Pour moi, les notions de droite et de gauche sont complètement explosées, n’ont plus aucun sens. Quand je vois des représentants du PS et qu’on me dit qu’ils représentent la gauche, je trouve ça à mourir de rire. Ils contournent le FISC, ils montent des sociétés civiles immobilières entre eux pour payer moins d’impôts, ils s’écharpent autour du pouvoir. D’ailleurs, ces positions ne doivent pas être si désagréables pour qu’ils continuent à s’accrocher à leurs postes contre vents et marées et contre toute dignité. Il y a forcément un intérêt, sinon ils ne s’ingénieraient pas à nier toutes les accusations les plus vraisemblables.


Au final, j’ai besoin de m’éloigner à tout prix d’une certaine pratique qui est restée figée dans d’anciennes méthodes de pensées. Je me sens beaucoup plus proche de vous, d’une aspiration politique commune avec vous, alors que j’ai l’âge de vos parents. Autrement je ne peux pas, j’étouffe, j’ai besoin de revenir aux éditions Allia pour prendre ma respiration. Au moins ici, il y a un peu plus de liberté. Je suis fatigué par cette morale omniprésente dans le discours de tant de personnes. C’est quelque chose qu’il me faut impérativement fuir, avec fracas. Imaginez, vous vivez avec une femme qui vous étouffe. Et, un jour, comme Zorro, vous empoignez un lustre et vous vous envolez par la fenêtre en cassant la vitre.

 
  ///
* Allia vient de gagner un procès contre un éditeur, City, ayant plagié un livre dont la maison possédait les droits, Les Miscellanées culinaires, de Ben Schott, à paraître en ocotbre 2007. Pour ce procès, Gérard Berreby a tenu à ne pas faire appel à un avocat spécialisé dans ce genre d’affaires.
///
** Dans ce livre qui fit fortement polémique, Michel Bounan traitait le Sida comme un syndrome d’immuno-dépression, lié aux ravages de la modernité capitaliste sur le corps humain. Les accusations de « charlatanisme » avaient essentiellement trait à quelques pages de l’ouvrage où l’auteur évoquait l’efficacité, dans certains cas, d’un traitement homéopathique. 
/// 
*** Ouvrage de Ben Schott ayant eu un succès très important en Angleterre et dont Allia a racheté les droits pour une somme très modique. Le livre est en passe de dépasser les 200 000 ventes.
///
**** Livre monumental du philosophe et poète italien du 19ème siècle, Giacomo Leopardi.

couv-programme.jpg  
 
///

 

 


 

 

 

 

Par lémi
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Dimanche 24 juin 2007
///


miss-h--lium-premier-mai-2.jpg Combien de fois, le premier mai, ou dans une manif libertaire, on a suivi leur char en sautillant pour éviter la morosité ambiante ? On sait pas trop. Beaucoup, en tout cas. Parce qu’au milieu des slogans mous, des sandwichs merguez et des gentils lycéens, Miss Hélium, groupe anacho punk sur fond de beats hardcore, détonnait vraiment. On a aussi eu le plaisir de les croiser dans des squats punk et autres teufs perdues dans la foret, avec toujours le même déferlement sonore frénétique sur fond de slogans jouissifs – « Attaque la banque mondiale ! »
Miss Hélium ne fait généralement pas dans la dentelle, musicalement comme politiquement. Radicalité assumée par le chanteur du groupe, TOF, qui a accepté de répondre à nos questions. Sur le sens de la démarche musicale et politique de Miss Hélium, sur la très peu reluisante situation présente ou sur les nombreuses prises de position du groupe sur des sujets divers. Le moins qu’on puisse dire est qu’il s’est prêté à l'exercice avec sérieux. ZAPA l’en remercie chaleureusement.
 
 
 
 
Fin mai 2007 
    
///
Tu étais dans la rue le 6 mai au soir ?
Non. J'étais en Suisse assis dans un canapé à regarder le cauchemar de l'élection du Sarkonazy à la télé, en digérant les restes du méga-repas de famille en l'honneur des 100 ans de ma grand-mère... Comme quoi, la révolution, parfois, peut attendre... Le lendemain, le 7 mai, j'étais à Paris et j'ai hésité à me rendre à Bastille pour l'émeute du soir, mais finalement, aidé par la pluie, les mauvaises nouvelles du front et une légère lassitude de la quarantaine approchante (syndrome du vieux schnock), je suis rentré dans ma petite maison perdue dans la campagne française. J'avoue qu'en ce moment, je me pose beaucoup de questions sur mon avenir dans ce monde de fou. Et dans le doute, je m'abstiens en attendant de trouver une voie convenable...
 
La chanson la plus connue de miss Hélium, « Tolérance Zéro », est une dénonciation en règle de tout ce qui apparentait Sarkozy à l’extrême droite en tant que ministre de l’intérieur : omniprésence policière, emprunt aux américains de l’idée de sévir le plus fortement possible contre toute forme de délinquance, abandon de toute idée de travail social en amont, discriminations raciales… Le message était clair, Sarko est un facho. Maintenant que Sarkozy est président, est ce que tu penses que ces relents d’extrême droite vont se généraliser ? Ou qu’il va se faire plus consensuel et d’avancer masqué ?
Je pense que le discours fascisant du président va décomplexer la droite et l'extrême droite, et se généraliser comme discours dominant. On va donc entendre de plus en plus de propos malsains au sein même de la population et les tensions sociales vont s'accroître. Quand Sarko était ministre de l'intérieur, on a vu la police se lâcher sur les racailles et autres bouc émissaires. Le résultat fut une recrudescence des violences policières qui menèrent tout naturellement aux émeutes des banlieues. Il n'y a donc aucune raison que cela se passe autement aujurd'hui, à la différence près que cette fois, ce n'est pas juste la police qui va se décomplexer, mais toute la population ! De plus, Sarkozy est un véritable Gourou. J'ai compris ça le soir des élections en écoutant et en voyant tous ses fans, notamment Jonnhy Halliday qui s'est exprimé d'une manière exceptionnelle, comme un adepte de secte encenserait son gourou, les yeux dans le vague et le sourire béat. Les gens qui parlent en bien de Sarkozy se transforment en adeptes ensorcelés! D'ailleurs, le nombre des transfuges et la capacité de rassembler autour de lui des personnalités si différentes sont des indicateurs de sa puissance. En plus, l'année prochaine, Sarkozy sera le président de l'Europe, et son discours facho-libéral ("travaillez plus, pour gagner plus", "la France qui se lève tôt" contre "la France des fainéants-profiteurs qui se lève tard", "Tolérance zéro", "immigration choisie", ...) sera entendu de tous les européens et résonnera fort dans les cerveau des libéraux, des travailleurs lobomisés, des fachos et/ou nationalistes. Quand on apprend aujourd'hui, que les partis néo-nazis allemand (ouvertement pro-hitlérien) sont tolérés et font jusqu'à 7% aux élections dans certaines communes, sans parler de la montée générale de l'extrême droite en Europe (Italie avec la Lega, Autriche, Suisse et ses 28% pour l'UDC, Hollande, Belgique, ... bref partout!), on a de quoi s'inquiéter !
Si aucune résistance sérieuse ne s'organise, on peut déjà se préparer à la renaissance du démon fasciste européen qui, jusqu'à hier, somnolait encore doucement dans les cerveaux de nos contemporains. Comme je le répète presque à chaque concert pendant la chanson "Tolérance zéro", l'anti-fascisme est un combat au quotidien et si on ne le mène pas, ça va mal finir!
 
Lors de la manifestation du premier mai, tu semblais presque te réjouir de la victoire annoncée de Sarkozy, dans la mesure où elle contribuerait à tes yeux à faire tomber plus rapidement un système politique décrépit. Avec le recul, est ce que tu penses vraiment que la victoire de Sarkozy va déboucher sur un mouvement de contestation de masse ?
Pour ceux qui veulent entendre les conneries que j'ai dite dans le micro le 1er mai (et voir une chouette vidéo de « Tolérance zéro » en live): 
http://www.dailymotion.com/video/x20eoi_miss-helium-tolerance-zero-live
D'abord, je ne me suis jamais réjouis de la victoire annoncée de Sarkozy car je ne crois pas qu'elle fera tomber plus rapidement ce système politique décrépit. Néanmoins, je suis convaincu qu'il va bientôt y avoir un mouvement de contestation de masse mais je crains que ce mouvement n'arrive pas à changer le fond des choses. En effet, le discours des français bons travailleurs qui se lèvent tôt contre les méchants immigrés racailles au RMI qui se lèvent tard, reste très fort dans la tête des esclaves lobotomisés par la télé et je crains que malgré un fort mouvement anti-Sarkonazy, le dernier mot revienne à la majorité fascisante du peuple qui s'unira avec la police pour écraser le mouvement de rebellion (contre-manif, milice, menace et agression, torture dans les commissariat et peine de prison exemplaire...). Je suis donc plutôt pessimiste quant au résultat de la prochaine contestation de masse.
 
Tes textes appellent souvent à un renversement des institutions par l’insurrection populaire. Tu crois aux vertus de l’insurrection armée ?
Oui, évidement. Même si je crois que l'insurrection non-violente a encore plus de vertus! Mais quand on est français, on ne peux pas nier que l'insurrection armée a des vertus, sinon on doit rejeter l'héritage de la révolution française! On a pas coupé la tête du roi dans l'amour fraternel des classes! Nelson Mandela, qui fut traité comme un dangereux terroriste, est devenu président de son pays avec les applaudissements de la communauté internationale, 30 ans après avoir appelé à la lutte armée ! En fait, l'insurrection armée peut devenir nécessaire quand le pouvoir se maintient de manière violente et injuste, ou, lors du jour J, quand les riches décident d'utiliser l'armée (et les milices) pour défendre leurs intérêts. Je tiens quand même à souligner qu'il y a aussi eu des révolutions non-violentes (ou presque), comme en Inde avec Gandhi, ou en Russie et dans les pays de l'Est lors de la chute du communisme. Mais ces révolutions presque sans violence ont toujours eu lieu dans des pays où le système dominant s'effondrait déjà partiellement de lui-même. Donc je crois aux très nombreuses vertus de la non-violence (et je suis un adepte de cette méthode), mais quand l'injustice est trop grande et trop fermement maintenue par un système cruel, la violence a aussi ses vertus, le temps du changement de pouvoir...
 
On a l’impression depuis le CPE qu’une frange de la jeunesse s’est radicalisée et qu’un tabou est en train de tomber, celui de la violence dans les manifs. Tu partages ce point de vue ?
J'ai quarante ans et j'ai toujours vu de la violence dans les manifs. Plus jeune, j'ai participé à des violences dans les manifs et même si cela ne m'a pas vraiment convenu, je comprend ceux qui le font et je suis sur que c'est un baromètre important pour la stabilité du pouvoir. Maintenant, je pense qu'il vaut mieux avoir une manif de 100 000 personnes non-violentes (mais déterminées dans la durée) plutôt que 1 000 personnes dans une émeute violente (mais brève car rapidement écrasée). Donc je préfère me concentrer sur les méthodes d'action et de communication pour arriver à réunir 100 000 personnes déterminées, plutôt qu'aller taper du CRS et revenir tout ensanglanté du commissariat avec la haine du flic... Mais je suis content d'apprendre qu'une partie de la jeunesse s'est radicalisée, car c'est le seul espoir d'un changement profond de société.
 
Il y a un discours assez répandu, à gauche aussi, qui a dépeint les manifestants comme anti-démocratiques. L’idée serait que les manifestants ne respectent pas la voie des urnes. Qu’est ce que tu réponds à ce genre de discours ?
D'abord, la démocratie n'est qu'un système unique de plus, avec une hiérarchie pyramidale comme la royauté ou la dictature. La seule différence, c'est que le peuple choisit son chef par la loterie des urnes au lieu de subir l'arrivée d'un nouveau chef par la loi du sang ou de la force. Pour moi, la démocratie, c'est de la merde, juste assez bonne pour donner une illusion de liberté aux esclaves-travailleurs et maintenir au pouvoir la clique maçonnique des riches capitalistes... Ensuite, les manifestants sont traités de mille choses (anti-démocratique, casseurs professionnels, extrémistes, ...) comme les résistants du nazisme ont été traités de terroristes par le président Pétain... Ceux qui contestent le système seront toujours traités des pires termes par ceux qui soutiennent le système (comme la gauche caviar par exemple) pour mieux les diaboliser. Mais ils seront considérés comme des héros quand le système sera renversé, comme les résistants en 1945 par exemple... En résumé, les discours du système ne sont que des mots qui n'ont de sens que lorsqu'il est en place, mais qui n'auront plus aucun sens quand il sera renversé.
 
Beaucoup de gens estiment que manifester maintenant serait un mauvais calcul, contribuant à donner encore plus de force au camp d’en face. En clair, j’entends énormément de gens dire que c’est contre productif : ils ne veulent pas manifester avant les premières mesures liberticides de Sarkozy, parce qu’ils estiment que ça servirait les desseins de la droite. Tu en penses quoi ?
Ceux qui disent ça sont des adeptes de la démocratie... Ils font de la « real politique ». Donc, sachant que les 80% de la population sont pro-démocratiques, il paraît clair qu'il vaut mieux respecter les urnes. Mais si on veut tenter d'interpeller les gens sur le sens de la démocratie et ses dangers (Hitler a été élu démocratiquement), il ne faut pas hésiter à aller manifester! En fait, il ne faut pas trop écouter les gens (real politique), mais écouter son coeur (ideal politique)!
 
Ce mouvement de contestation annoncé a semblé plutôt restreint finalement dans l’immédiat après élection. On peut dire (avec raison) que les médias ont étouffé la chose, mais reste qu’il n’y a pas eu cette déferlante de manifestants qu’on imaginait avant le 6 mai. C’est quoi la raison ? Est-ce que les gens n’y croient plus ? Si oui, tu penses qu’ils vont se réveiller ? 
La raison, c'est ta question précédente. Ceux qui sont allés manifester ne croient plus vraiment aux élections et à la démocratie. Ce sont les plus radicaux d'entre nous. Les autres, qui ont encore du respect pour la démocratie, ont plutôt tenu le discours des manifs contre-productives et préfèrent attendre les premiers faux pas du nouveau gouvernement pour descendre dans la rue. Je pense donc qu'il vont se réveiller à la première bonne occasion et que ça va faire un gros remue-ménage! Rendez-vous à la rentrée après la mise en place des nouvelles lois de la droite sarko-nazienne!
 
Qu’est ce que tu conseillerais à tous ceux qui refusent en bloc la politique réactionnaire et liberticide qui s’annonce, qui ne se reconnaissent dans aucun parti, voudraient s’engager, mais ne croient pas aux vertus d’une réaction violente ?
Ils doivent faire leur révolution individuelle pour entrer dans une résistance active! Cela signifie d'arrêter de nourrir le système par son travail et sa consommation, et de participer à tout ce qui lutte contre lui. Donc, il faut d'abord arrêter de travailler, pour avoir du temps libre nécessaire à la réflexion et au combat, puis, logiquement, arrêter de consommer pour ne plus être dépendant de l'argent. Enfin, mettre en pratique ses idéaux en participant à différents combats, pour trouver la bonne voie entre idéal et réalité...
 
Quant tu entends un futur président parler de « liquidation de l’héritage de mai 68 », de retour à « l’ordre moral », et du refus de la « culture de la repentance », tu réagis comment ? Tu penses que la politique réactionnaire et libérale est en train de prendre racine en France, ou est ce que ce n’est qu’une situation temporaire ?
Ce discours anti-68 est très dangereux car liberticide. Mais je pense que ça a surtout permis à Sarko de rallier massivement les vieux d'avant 68 à sa cause (75% des plus de 65 ans ont voté pour lui). Je pense donc que ce discours anti-68 est le dernier sursaut des vieux fachos d'avant 68. Heureusement, d'ici 20 ans, ils seront tous morts et les vieux seront alors de la génération post-68! Il y a donc un espoir, même si il est infime quand on voit Seguela voter Sarkozy ou Daniel Cohn-Bendit voter Bayrou... En fait, je pense que les idées réactionnaires fachos-libérales sont en train de reprendre racine, notamment parce que les vieux qui ont connu la guerre fasciste de 39-45 sont en train de disparaître et les nouveaux européens, qui n'ont pas connu l'enfer de la guerre, se laissent séduire à nouveau par le vieux démon national fasciste qui secoue régulièrement l'Europe. On dirait que dans la plupart des européens sommeille un démon prêt à s'éveiller quand un leader charismatique arrive à le décomplexer...
 
Je connais ta position sur Sarko, mais pas celle sur le PS. J’imagine qu’ils ne trouvent pas beaucoup plus grâce à tes yeux ?
Les politiciens des grands partis majoritaire sont les kapos du capital. La différence entre la gauche et la droite, c'est juste une nuance sur les méthodes d'exploitation et de contrôle du bétail humain. D'un côté, on pense qu'un peu de social rend heureux le peuple qui travaillera mieux (version PS), de l'autre, on pense qu'en serrant la vis et en favorisant les plus riches, le peuple travaillera plus (verion UMP). De toute façon, les chefs de ses partis fréquentent tous les même loges maçonniques et ils savent très bien que l'essentiel, c'est de maintenir cette société pyramidale en place, pour garantir les juteux salaires des classes dominantes...
 
Tu as voté au deuxième tour ?
Je ne vote jamais. Et si j'avais été contraint, j'aurais voté blanc.
 
Dans les autres candidats du premier tour, il y en avait qui avaient ta sympathie ou que tu as soutenus ? Bové, par exemple ?
Si on m'avait forcé à voter pour un candidat avec un flingue sur la tempe, j'aurais choisi José Bové évidement. C'était le seul candidat qui pouvait représenter le monde associatif et militant. En plus, c'est un adepte de la désobéissance civile, il a donc toute ma sympathie.
 
Y’a-t-il des médias autres qu’alternatifs qui trouvent grâce à tes yeux ? Libération, le Canard enchainé et Marianne, par exemple, ont étés plus virulents contre Sarko qu’on ne s’y attendait, en tout cas pour la fin de la campagne. 
Comme je suis pauvre, je n'achète pas la presse. Mais il y a sans doute des médias plus sympathiques que d'autres, voire plus « vrais » que d'autres. Aujourd'hui, le problème, c'est que tous les médias dominant sont dans les mains des mêmes personnes. L'info est donc parfaitement contrôlée et même si des petits médias ont encore un peu d'espace pour s'exprimer, il ne servent qu'à rassurer un peu ceux qui croient encore aux libertés démocratiques...   
//
C'est quoi la position de Miss Hélium sur les drogues : libéralisation massive ? Ou bien, est que la question t’importe peu ? 
En temps qu'adepte des libertés individuelles, je suis évidement pour la légalisation de toutes les drogues! La prohibition est la cause principale des problèmes liés à la consommation de drogues (délinquance, consommation excessive, produits frelatés). J'ai d'ailleurs géré un coffee-shop en Suisse en 1997-8 où l'on vendait de l'herbe et du shit suisse (et bio...). Notre démarche était politique. Nous travaillions avec l'institut de prévention de la toxicomanie et des éducateurs de rues, pour mettre en place un système de vente qui respecte certaines règles de déontologie (pas de vente aux mineurs, limitation des quantités, prévention et information, ...). L'expérience a duré presque un an, mais nous avons été contraints (par la police) de fermer notre établissement, victime de notre succès... Ce mouvement pour la légalisation en Suisse a fini par s'effondrer (en 2003), suite aux élections qui ont porté le parti d'extrême droite suisse en tête, avec 28% des voix... En fait, le fond du problème des drogues, c'est qu'elles sont contre-productives. Un drogué ne désire pas travailler plus pour s'endetter plus et chanter la marseillaise le 14 juillet pendant le défilé militaire. La drogue (surtout le cannabis), ouvre l'esprit et renforce la conscience et la réflexion sur le monde. C'est très dangereux pour le système d'exploitation du bétail humain!
 
Miss hélium est un groupe qui refuse la marchandisation de sa musique : pas d’affiliation à la SACEM, mise à disposition de la musique gratuitement sur Internet… C’était évident dès le début pour vous ? Tu connais beaucoup d’autres groupes qui fonctionnent de la même manière ?
Il était évident dès le début que nous ne saurions jamais inscrit à la SACEM et que la musique serait offerte gratuitement sur le net. Miss Hélium, ce n'est pas de la musique business, c'est une arme de guerre contre le système. Malheureusement, il y a très peu de groupes qui sont dans cette démarche et ça me rend pessimiste sur l'avenir du monde... La plupart des musiciens rêvent (souvent en secret) de devenir des stars et de vivre pépères des rentes de la musique... Les stars du système sont des apprentis manipulateurs qui rêvent de convertir des cerveaux à leur musique pour les sucer doucement en leur vendant des disques et des places de concerts.
 
Tu seras à Rostock pour les manifestations contre le G 8 (du 2 au 8 juin) ?
Non. En ce moment, je suis dans une phase introspective et plutôt asociale... et je respecte les vagues de mon esprit...
 
Tu te reconnais dans ces mouvements internationaux de lutte contre le capitalisme triomphant et les idéologies réactionnaires ? 
J'ai de la peine à me reconnaître dans les mouvements militants. Je les soutiens car c'est très important qu'ils existent, mais je ne pourrais plus y participer (j'ai déjà donné, merci...). Je suis néanmoins un individu en lutte contre le capitalisme triomphant et les idéologies liberticides (comme le fascisme, le communisme et les religions).
 
Quand on regarde tes engagements, on a l’impression que tu es un peu sur tous les fronts : anarchisme via la CNT que tu cotoyes dans les manifs, écologie via des actions comme la « tournée au colza », alter mondialisme dans certaines de tes chansons, anti fascisme, refus de la marchandisation de la culture et de la logique marchande en générale… Il y a des combats qui te tiennent plus à coeur que d’autres ? Ou est ce que tout ça fait partie d’une approche contestataire systématique ?
Le combat qui me tient le plus à coeur, c'est de convaincre mes contemporains de la nécessité de la révolution libertaire individuelle. Cette révolution amène ensuite naturellement à prendre part à tous les combats que tu as cité dans ta question. En tant qu'individu en rebellion contre les injustices et le machiavélisme ambiant, je participe logiquement à toute contestation contre ce système de domination.
 
Dans les années 50’s, un des premiers slogans des situationnistes, repris pendant Mai 68, était : « ne travaillez jamais ! ». Tu adhères au message ?
Évidemment! C'est même l'axe central de ma vie! J'ai 40 ans et j'ai travaillé en tout 2 ans dans ma vie (par tranche de quelques mois ou à temps très partiel...) Il est clair que l'acte le plus basiquement révolutionnaire aujourd'hui, c'est le refus de l'esclavage du travail. Tout le système repose sur le travail fourni par les esclaves. Il n'y aura pas de véritable révolution tant que les gens continuent à accepter leur condition d'esclave (du travail, du confort, de l'énergie, ...)
 
C’est quoi la bande son parfaite pour faire la révolution ? Les Bérus ? Public Ennemy ? Mireille Mathieu massacrant la Marseillaise en duo avec Enrico Macias ?
Miss Hélium!
 
Et les bouquins parfaits pour convaincre les indécis, ceux qui hésitent à sauter le pas ?
Je ne connais aucun livre qui aie un tel pouvoir! Mais il y en a un qui m'a beaucoup marqué et que peu de monde connaît, écrit en 1844 par Max Stirner, qui s'appelle « l'unique et sa propriété » (extraits et bio sur le site géré par Miss Hélium, http://www.diogene.ch/article.php3?id_article=294.) C'est une ode à la liberté individuelle et une critique acerbe de tous les systèmes de domination de l'esprit. Bien que parfois un peu chiant à lire, ce livre donne de l'énergie révolutionnaire, sans faire l'apologie d'un idéal castrateur... Stirner fréquentait les mêmes café politiques que Marx, Hengels et Bakounine. Il est intéressant de constater qu'il a écrit ce livre révolutionnaire avant « le capital » de Marx, et sa vision libertaire individualiste n'a évidement pas créé d'émulation remarquable puisqu'aucun système de contrôle des masses n'y est proposé...
 
Tu penses quoi de « folklore de la zone mondiale », le label des Bérus ? Tu te reconnais dans leur approche ?
Pas trop, je n'adhère pas à la notion de gourou et disciples. Mais de toute façon, ils nous ignorent alors qu'on se connaît bien... En fait, je suis plutôt déçu par le monde dit « alternatif » qui n'arrive pas à s'unir un minimum pour mettre en place une résistance sérieuse à la domination capitaliste. Il y a trop d'ego, d'intérêt individuels et pas assez de conscience globale...
 
Le nom de votre premier Album est « vive la sporulation! ». Un peu comme si vous espériez que vos idées et chansons se propageraient à grande échelle, par des moyens détournés et sans le recours à l’industrie du disque et à ses techniques du marketing. J’imagine qu’Internet joue un grand rôle dans cette approche ?
Oui. C'est tout à fait ça. Le concept de Miss Hélium, c'est de donner les moyens à la musique de circuler librement donc gratuitement grâce à internet, puis de voir comment les choses évoluent, toutes seules, sans le support d'aucune publicités, majors, manager ou autres techniques de conquête du monde... C'est un peu comme une sporulation naturelle, quand le champignon lache ses spores dans le vent, seul la magie des éléments, associé à la puissance de la vie, lui permettent de s'accroître et donner vie à de nouvelles générations de champignons...
 
Je crois que vous avez toujours refusé de jouer dans des salles dites « normales ». Vous avez toujours privilégié les squats, les free parties, les manifs comme cadre de concert. C’était défini dès le départ ?
Ce n'est pas une question de stratégie. Ca fait très longtemps que je me bat contre le sytème A 20 ans, j'ai abandonné mes études pour ouvrir un squat et organiser des concerts. Depuis, j'ai passé de nombreuses années en squat. J'ai fréquenté les concerts sauvages, puis les free parties. J'ai aussi beaucoup manifesté... Pascal, le guitariste, a lui aussi bien connu les squats et les manifs. Il paraît donc normal que nous privilégions ces lieux et ces énergies. Mais nous n'avons jamais refusé de jouer dans les salles « normales »! Notre message est fait pour être balancé dans toutes les oreilles! Ce sont plutôt les salles « normales » qui nous refusent, sans doute parce que nous sommes trop engagés politiquement.
 
La notion de TAZ (Zone d’autonomie temporaire, notion théorisée par Hakim Bey dans l’essai du même nom, éditions de l’éclat) qui a longtemps fait partie de l’idéal des Free, tu en penses quoi ? Est-ce que cette idée de reconquérir temporairement des espaces autonomes t’apparaît comme une solution ? 
TAZ est un très bon livre. Il a permis de mettre un mot (TAZ) sur quelque chose qui a toujours existé. En effet, les espaces de totale liberté ne semblent pouvoir exister que de manière éphémère... Lorsqu'ils durent trop longtemps, soit ils se font détruire de l'intérieur avec les querelles intestines et l'intégration de nouveaux individus incompatibles avec cet espace de liberté, soit ils se font détruire de l'extérieur lorsque le système se sent menacé par trop de libertés (Espagne 1936, la commune de Paris, Kronstadt 1919...). En fait, le système veut détruire les êtres libres et autonomes . Alors, il est normal que ces individus libres cherchent des espaces pour vivre leur idéaux. Ils créent donc des zones d'autonomie, puis, pourchassées par les fous de l'ordre, ces zones finissent par disparaître, devenant ainsi temporaires, pour mieux réapparaître ailleurs, sous une autre forme, avec les mêmes individus... C'est juste parce que le système ne tolère pas la liberté qu'on ne peut pas créer des zones d'autonomie PERMANENTES, sinon, elles existeraient depuis très longtemps... D'ailleurs, ces zones d'autonomie permanentes ont existé, il y a longtemps, chez les aborigènes, indiens, inuites et autres tribus ancestrales, mais la civilisation moderne les a toutes détruites...
 
Quelles sont tes relations avec la scène hardcore/tekno ? Tu penses quoi de l’évolution des free-parties en France ? Est-ce que ça n’est pas aussi en train de se faire récupérer par le système ? 
Absolument. C'est toujours pareil. Au début du mouvement, il y a beaucoup d'énergie et de sincérité. Ceux qui y participent sont souvent de véritables guerriers, en totale rebellion contre le système. Mais cette énergie libertaire attire rapidement ceux qui rêvent d'être rebelles, mais qui ne le sont pas ! Alors, petit à petit, l'esprit qui a fait la force du mouvement, se perd, dilué par le nombre toujours grandissant d'êtres illusoires qui participent aux soirées. Quand la musique devient une mode, c'est la fin du mouvement et le début de la récupération par le système...Quand on a créé Miss Hélium, c'était pour aller jouer dans les free parties et balancer des discours engagés avec de l'énergie punk. Malheureusement, au moment où nous sortions de notre local avec notre premier set de 45 minutes, Sarkozy interdisait les free parties et mettait en place les gros teknivals sous contrôle... C'était justement la fin de la scène Hardcore/tekno qui commençait à se faire récupérer par la folie des grandeurs de ses propres acteurs...
Enfin, concernant l'évolution des free-parties en France, j'ai l'impression qu'il y en a de moins en moins. Les Teknivals ne ressemblent plus à grand chose. D'ailleurs, ça fait 2 ans qu'on y va plus... J'ai l'impression qu'on est dans un creux de vague et j'attends avec impatience l'émergence de quelque chose de neuf!
 
C’est quoi l’actualité de Miss Hélium ? Est-ce qu’il y a un nouveau CD de prévu ?
Non. Pour l'instant, il n' a rien de prévu. L'actualité, c'est peut-être qu'on va faire une grosse pause, parce qu'on est pas des musiciens professionnels et que la vie, c'est plein d'autres choses aussi! Mais je suis sur, qu'une de ces années, il y aura une suite à Miss Hélium, parce que je n'ai pas dit mon dernier mot, ni balancé mon dernier beat!
 
Quelque chose à ajouter qui te tient à coeur ?
J'aimerais pouvoir dire « oui à la vie! », mais le monde qui m'entoure me contraint à dire non à presque tout!
  
///
  

miss-h--lium-premier-mai.jpg

 


/// 

 
 
Pour approfondir le sujet, ou écouter librement les chansons de Miss Hélium, ZAPA conseille d’aller trainer sur diogene.ch (en lien), bon site alternatif que TOF gérait déjà avant de monter Miss Hélium.   

////

diogene-logo-03-ico-1-.gif

  
///
Par lémi
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires - Recommander
Mercredi 20 juin 2007
  ///
 
trondheim2-1-.gif



La nouvelle est tombée aujourd’hui : Frantico a décidé d’arrêter son Blog, Nico Shark, exercice salutaire et réussi de zygomatisation de celui qui nous fait rarement rire (quoique, ses titubages éthyliques post Poutine au G 8…), notre éminent président. Frantico a également dévoilé sa vraie identité (même s'il prend un malin plaisir à continuer à brouiller les pistes), celle du dessinateur Lewis Trondheim, créateur de Lapinot et fer de lance de l’Association. Actualité oblige, ZAPA a souhaité poser quelques nouvelles questions à Lewis Trondheim après le soudain arrêt de son blog. Le créateur de Nico Shark ne s’est pas véritablement éternisé sur la question. Lapidaire, lapidaire. ZAPA aurait aimé connaître les raisons détaillées de cet arrêt soudain alors que l’affluence sur le blog restait impressionnante (désillusion politique ? sentiment d’inutilité ? Auto-censure ?), et ces raisons restent quelque peu brouillées. Mais bon, a titre de témoignage et de réaction à chaud, ZAPA les publie quand même.
 
 
 
 
Ressens tu encore la même crainte devant Sarkozy et les mesures à venir ? Ou bien, as tu l'impression que le message politique colporté par ton blog ne correspondait plus à la réalité ?
J'ai toujours la même crainte. Et je pense que ça va nous tomber sur les nez tranquillement, jour après jour.

Y aura t'il d'autres incursions de Lewis Trondheim sur des sujets politiques?
Il faudra lui demander, mais je ne crois pas qu'il ai jamais fait de politique.

Est ce que la fin de Nico Shark marque la fin d'une volonté de s'engager?
Non. Ma volonté de prendre des vacances.

Pourquoi avoir dévoilé l'identité de Frantico?
Je regrette qu'on ait su que j'étais Sébastien Lesage. Et Lewis Trondheim a été très sympa de jouer les rôles d'emberlificoteurs plutôt que de me jeter des tomates pourries pour pomper un peu son style.

On a parlé d'attaques informatiques sur ton blog, de gens, à priori de l'autre bord, qui n'appréciaient pas beaucoup ton humour. Ca consistait en quoi?
2 attaques début juin sur le serveur de Zanorg qui ont envoyé des milliers de calculs. Ça a donc bugué le temps que Kek remette de l'ordre là-dedans.
 
Tu as quelque chose à déclarer à tous ceux qui vont être frustrés de Nico Shark, ceux qui se consolaient de l'horreur politique en en rigolant sur ton blog ?
A vous de jouer.

Est ce qu’en abandonnant l’anti-sarkozysme, tu ne serais pas en train de te positionner sur l'arène politique ? Après Kouchner, Fadela Amara, Eric Besson, Martin Hirsch..., Lewis Trondheim au ministère de la culture ?
Lui, je crois qu'il est trop pantouflard.
Et moi, j'en ai rien à battre des ministères. 
La vraie vie se joue au quotidien tous les jours.
 
Par lémi
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires - Recommander
Samedi 16 juin 2007

/////

 

 

  
213-LQR-1-.jpg arton46-1-.jpg img-1-1-.jpg arton205-1-.jpg




Deuxième entretien avec l'éditeur et auteur Eric Hazan.
 
 
  
Juin 2007
 
Qu'est  ce qui, dans votre parcours personnel, vous a incité à fonder une maison d’édition très engagée comme La Fabrique ?   
J’ai un parcours un peu en dents de scie, enfin plutôt en épingle à cheveux, puisque j’ai été très longtemps chirurgien, jusqu’en 1983. En 1983, j’ai quitté la chirurgie pour reprendre la maison d’édition de mon père, les éditions Hazan, maison d’édition de livres d’art. J’ai fait fonctionner cette maison pendant 15 ans, jusqu’à la fin des années 1990. Et puis, malgré des livres excellents (je dirais même qu'ils devenaient de meilleurs en meilleurs), on a eu progressivement de plus en plus de dettes. Plus nous faisions de bons livres, plus nous étions endettés.
  
Dans le milieu du livre d’art, je crois que les livres des éditions Hazan étaient à l’époque considérés comme des exemples d’innovation.  
Oui. D’ailleurs on avait de la presse à l’époque, à la différence d’aujourd’hui… Mais à la fin, on était tellement endettés, qu’au bord du gouffre, on a dû se vendre à Hachette. Je suis resté chez Hachette pendant un petit moment, essentiellement pour m’assurer que l’équipe magnifique qui s’était réunie autour des éditions n’allait pas être jetée n’importe comment. Quand j’ai quitté cette maison d’édition d’art, je me suis dit que j’allais pouvoir peut être, dans une dernière partie de parcours, faire enfin ce qui, au fond, a toujours été mon moteur, c’est à dire de la politique. Et, par le biais de la Fabrique, on a une petite micro-place, dans ce qu’est vraiment la politique. Quand je dis la politique, c’est au sens ou l’entend Rancière dans La mésentente, dans lequel il fait la distinction entre le système de répartition des places et des richesses, qu’il appelle « la police », et la recherche de l’égalité de n’importe qui avec n’importe qui, qu’il appelle « la politique ».
  
Mais avant de fonder la Fabrique, vous étiez déjà quelqu’un que l’on pourrait qualifier de politiquement engagé ? Je pense par exemple à la guerre d’Algérie, durant laquelle vous étiez chirurgien là-bas.  
Peu de temps, en fait. Mais c’est vrai que j’ai fait partie des réseaux d’aide au FLN. Comme pas mal de médecins qui ont fait partie de ces réseaux, j’ai contribué à boucher les trous au moment du départ massif, total, des médecins français d’Algérie.
 
Vous n’avez pas été inquiété à l’époque, pour le rôle de porteur de valises que vous avez aussi joué ?  
Moi non. Des amis à moi, oui. Mais moi non.
 
Mais c’était quand même une activité potentiellement très dangereuse, non ?  
On pouvait pas savoir. Ca pouvait être dangereux, mais on ne pouvait pas deviner ce qu’on risquait. Les gens qui ont étés pris, finalement, ont étés rapidement amnistiés à l’indépendance. Mais on ne pouvait pas présumer de ce que ça risquait de devenir : on pouvait aussi penser que les gens en prison, ils allaient y passer 15 ans. Le gaullisme aujourd’hui, tout le monde en dit du bien, mais à l’époque, c’était pas un bien du tout…
 
Est ce qu’il y a des livres, dans votre parcours, qui vous ont particulièrement marqué intellectuellement, qui ont façonnés votre manière de penser ? 
Moi, tu sais, je suis un marxiste avant tout. Pas un dévot du marxisme, bien sûr, mais je me considère comme un marxiste. Et je crois que les gens qui, aujourd’hui, s’intéressent à la politique, croient qu’ils font de la politique – je parle de ceux qui se situent un peu de notre bord –, et qui n’ont pas de formation ou de culture marxiste, ce serait à peu près comme des psychologues/psychiatres qui auraient jamais lus Freud.
 
C’est à dire un non-sens ? 
Oui. Le marxisme, c’est une grille d’analyse. Faut pas le prendre comme le Coran. Mais c’est une manière de penser. Je pense que si l’on comprend pas que la lutte des classes continue de plus belle, on peut gober toutes les bêtises, on peut même devenir sarkozyste… Sans cette grille d’analyse, on comprend pas la situation, parce que dans ce cas, il n'y a plus de classes, plus d’ouvriers, plus de classes moyennes, plus de lutte des classes, et donc on se retrouve tous ensemble dans le grand consensus. C’est ça la pensée hégémonique aujourd’hui.
Si tu as une culture marxiste, tu peux pas donner dans ce panneau là.
 
D’une manière générale, l’héritage marxiste n’a pas vraiment le vent en poupe en ce moment… 
La semaine dernière, j’ai fait un entretien avec Jacques Rancière pour un ouvrage que je suis en train d’écrire. Un entretien pour parler du populisme, pour lui demander ce que c’était à ses yeux. Populisme, c’est un mot très vague, que les gens se jettent à la tête, des deux côtés. Pour lui, une grande partie de la pensée hégémonique de droite actuelle a été forgée par d’ex marxistes. Et je vois ce qu’il veut dire quand il affirme qu’au fond, une grande partie de cette espèce de pensée hégémonique de droite est un héritage dévoyé du léninisme. En particulier, justement, à propos du populisme. Le mépris, le caractère dépréciateur de ce mot, est déjà présent à l’origine chez Lénine, qui disait en substance : « les populistes russes, ceux d’avant la guerre de 14, vont au peuple, c’est à dire qu’ils vont aux couches les plus rétrogrades, alors que nous, les marxistes, les communistes, nous nous appuyions sur la classe ouvrière. On va pas chez les moujiks qui sont une espèce de poids lourd et mort qui ne fera jamais rien ». Au fond, ce mépris du peuple, de la masse des gens à qui « il faut dire et expliquer les chose sinon ils comprennent rien », c’est un héritage dévoyé du léninisme.
 
Pour revenir à votre actualité, deux des ouvrages que vous venez de publier à La fabrique : maintenant il faut des armes de Blanqui et l’insurrection qui vient signé par un mystérieux comité invisible, portent en eux un message de résistance assez violent, message qui semble marquer une radicalisation de votre approche. Sur votre site Internet  vous semblez réfuter cette interprétation (« certains pourraient penser que la Fabrique s’est constituée en base arrière de la lutte armée à Paris, rue Rébeval »). C’est quoi votre position, finalement ? 
C’est pas nous qui nous radicalisons, c’est les autres qui se radicalisent. Nous on a toujours été sur des positions claires par rapport à la guerre civile. J’ai écrit un livre qui s’appelle Chroniques de la guerre civile il y a maintenant 4 ans. Quand je l’ai écrit, tout le monde me demandait : « mais de quelle guerre civile tu parles ? t’es fou ? de quoi parles-tu ? » Et aujourd’hui, même Georges Marcel parle de guerre civile. C’est évident aux yeux de tout le monde maintenant. Nous, on a toujours dit qu’il y avait une guerre civile, et on a toujours choisi notre camp, dans cette guerre civile. C’est les autres qui se radicalisent, qui nous obligent à réagir. Faut pas oublier qu'en face, la situation par rapport à il y a un an, est très différente.
 
 
Oui, et c’est vrai que finalement, par rapport à cette radicalisation, les événements semblent vous donner raison. Cette radicalisation, on la comprend. A titre d’exemple, je sais que quand je parle de manifestations contre le pouvoir en place aux gens que je connais, on m’oppose que c’est anti-démocratique, que les urnes ont parlées. 
Oui. Il y a un consensus qui nous ramène très très loin en arrière. Peut être au coup d’état gaulliste de 1958, qui avait crée une situation de ce type, où on ne pouvait plus protester.
 
Sinon, on était la « chienlit » ? 
Oui, c’est ça. Le 13 mai 58, le coup d’état de de Gaulle, avec la constitution votée à l’automne, il y avait vraiment une adhésion totale, sub-totale du peuple.
 
Pour en revenir à la situation actuelle, vous pensez que cet état de grâce électoral pour Sarkozy et la droite, et en même temps d’état de catastrophe pour les gens gauchistes, idéalistes ou humanistes, va se perpétuer ? Ou alors vous croyez à une réaction ? 
Je crois surtout qu’à un moment donné, ils vont se prendre les pieds dans le tapis. Je pense qu’ils ne vont pas arriver à faire ce qu’ils disent. Ils vont se heurter au principe de réalité. Il y a un grand écart entre les annonces et la réalité. Là, ils sont en train de faire des chèques. A un moment donné, ils vont rencontrer de très grosses difficultés. Je pense que ce pouvoir va au devant de très grandes difficultés. Ca va demander du temps, mais je pense que c’est face à cette difficulté qu’il y aura de la réaction. Je pense pas qu’il y aura de réaction idéologique. Sauf s’ils font des conneries. Il y a une chose qui est un peu frappante en ce moment, c’est que les journalistes se rebiffent, en tout cas certains. Les journalistes du Courrier International, les journalistes du Journal du Dimanche, les journalistes d’Europe 1 qui ont failli faire grève...Si les gouvernants vont dans ce sens, si ils essayent sous couvert d’efficacité, de lutte anti-terroriste, de tolérance zéro etc. d’instaurer un régime véritablement autoritaire, ce qui n’est pas encore tout à fait le cas, dans ce cas, on ne sait pas ce qui peut se passer. Là, il peut y avoir une réaction vraiment politique et vraiment violente.Mais à mon avis, comme ce ne sont pas des imbéciles, ils ne le feront pas. Ils n’en ont pas besoin. Un régime autoritaire, – ne parlons pas de fascisme, c’est un plaquage de mots vide de sens, faut pas déconner… – c’est coûteux en image, c’est coûteux en énergie, c’est coûteux en beaucoup de choses. Et à mon avis, ils ne le feront pas. Donc, je pense qu’il n’y aura pas de réactions de type vraiment politiques. Il y aura forcément, je crois, dans un avenir d’un an et demi, deux ans, quant il sera manifeste qu’ils n’arrivent pas à faire ce qu’ils veulent, une réaction. Là ça va bouger. 
 
Je me rappelle avoir discuté avec vous avant les élections (cf. premier entretien), et vous m’aviez dit qu’à votre avis, la situation politique continuerait à s’aggraver, jusqu’à ce qu’il y ait une réaction. Et je crois pas que vous disiez ça au sens de « ils vont se planter économiquement », vous le disiez plutôt au sens de réaction d’ordre politique et idéologique.
Aujourd’hui, c’est vrai que je changerais d’avis. J’aurais du mal à croire à ce que j’ai dit. Parce que l’équipe en place est très forte. Lui surtout, il est très fort. Il va arriver à embobiner les gens jusqu’à ce que l’évidence se fasse, que ça marche pas son truc.
 
Mais est ce que son approche du pouvoir et des médias, sa gestion de son image ne risque pas de coloniser les esprits ? De finalement repousser cette évidence quant elle sera là ? J’ai l’impression qu’il est installé pour très longtemps. Et les discours que j’entends, de gauche comme de droite, me confortent dans cette idée. La virulence anti-sarko d’avant les élections semble déjà avoir disparue. 
Je trouve qu'il y a quand même pas mal de gens qui se rebiffent. Dans des milieux très divers, les magistrats, par exemple. Les deux syndicats de magistrats ont râlé, y compris l’USM qui est plutôt de centre droit, contre les projets d’abaissement de la majorité pénale de 18 à 16 ans et sur le projet de peine plancher. Ils se rebiffent, disent que ça va remplir les prisons, que c’est un désastre. Et c’est pas des voix isolées. On sent qu’il y a, dans des milieux très traditionnels, un agacement.
 
De peur de voir les politiques empiéter sur leur territoire ? 
Oui. Les magistrats sont encore très Montesquieu… La séparation du judiciaire et du politique, ça reste une idée fondamentale pour eux.
 
Le 6 mai au soir, quelle a été votre réaction ?   
Ma position personnelle, c’est que la ligne de front de la guerre civile ne passe pas entre la droite ou la gauche parlementaire. Ce jeu politique, ces élections, prennent place de l’autre côté de la ligne de front.C’est vrai que dans cette bagarre électorale, c’est le plus dangereux pour nous qui a gagné. A cet égard, c’est embêtant. Mais c’est pas nous qui avons perdu. Personnellement, j’ai quand même voté. En me disant, comme beaucoup de gens, « vaut mieux que ce soit pas lui ». Parce que dans ce théâtre d’ombres, dans ce jeu de connivences, il vaut quand même mieux que ce soit les moins toxiques qui soient aux manettes. Pour moi ce n'est pas une catastrophe, c’est un épisode fâcheux.
 
Et cette ligne de front dont vous parlez, elle passerait où ? 
Je pense qu’il y a une notion qui est aujourd’hui soigneusement écartée du langage et de la pensée hégémonique, c’est celle de peuple. Peuple au sens de démos, de sujet politique. Je pense que dans l’ensemble, ce démos, le porteur de l’idée que le but est d’arriver à l’égalité de n’importe qui avec n’importe qui, c’est lui qui est de mon côté de la ligne de front. Et tous les autres, que ce soient les verts ou De Villiers, pour moi, ils sont de l’autre côté. 
 
Dans ce cas, on peut en revenir à Marx : est ce que cette ligne de front ne serait pas essentiellement une démarcation d’ordre économique, entre les possédants et les autres, les exploité ? 
Ce serait un peu trop simple. Il y a quand même une subjectivation à faire. Les exploités ont beaucoup votés Sarkozy. Par exemple, un petit retraité qui vit aujourd’hui avec 1100 euros par mois, c’est un exploité. Presque par nature. Mais on a vu que c’est ces gens là qui ont fait gagner Sarkozy. Parce que c’est des gens qui ont peur. Dans la guerre civile, ils sont plutôt de l’autre côté. Donc tu ne peux pas faire une superposition absolue de la position économique des gens et de leur place dans la guerre civile. Il faut une subjectivation pour être du côté des nôtres dans la guerre civile.
 
Cette guerre civile dont vous parlez, vous en avez tiré un récit, donc, Chronique de la guerre civile. C’est finalement une vision assez radicale des choses, que beaucoup trouvent un peu choquante.
Je pense que les événements actuels me donnent plus que jamais raison. D’ailleurs je suis en train d’écrire la suite. Quelque chose qui va s’appeler : changement de propriétaire, la guerre civile continue. Pour mieux comprendre ce point de vue, je te conseille de lire le livre qu’on vient de sortir, L’insurrection qui vient *. 

arton215-1-.jpg

 
Il y a un autre ouvrage que vous venez de sortir à La Fabrique, c’est Maintenant il faut des armes, un recueil de textes du révolutionnaire du 19ème siècle, Blanqui. Vous pensez que ses analyses sont transposables à la situation actuelle ? 
Oui, ça a une grande actualité. Mais dans Robespierre aussi il y a des passages d’une extrême actualité. Il y a une pensée de la domination, une pensée de l’émancipation, qui  forme une espèce d’invariant. Evidemment, c’est plus les mêmes choses, mais la manière de penser reste pertinente. Si on disait que tout est relatif à l’époque, Platon, Spinoza, etc. seraient invalidé. Il y a dans la pensée des choses qui constituent une base invariante, même si on ne doit pas les extraire de leur contexte. Donc, Robespierre, Blanqui, Marx, Lénine etc. nous parlent toujours de nous, et avec pertinence.
  

arton216-1-.jpg

 
Ce livre de Blanqui, maintenant il faut des armes, semble avoir paradoxalement une forte actualité. Il me semble qu’en ce moment de plus en plus de gens songent à la lutte armée comme dernier recours. Parce que l’engagement traditionnel en politique leur semble tout simplement périmé, hors de propos. 
On voit bien, vers quelque pays ou système qu’on se tourne, que la représentation parlementaire, la délégation de pouvoir, ne fonctionne plus. Ca n’a plus de crédibilité.
 
La solution à ça ? 
J’ai pas de solution. Pour deux raisons.Premièrement, je considère que c’est pas à ma génération de faire ça. Ma génération, sa tâche, c’est un travail de sape de l’ordre existant. Et deuxièmement je pense que c’est une erreur que de penser à trouver des solutions avant de faire basculer le système. C’est dans l’action que se dessinent les solutions. Je sais que c’est pas du tout léniniste ce que je dis. C’est très blanquiste. La révolution, il ne faut pas la penser comme une révolution de type bourgeois, comme l’a étée finalement celle d'Octobre 1917, c’est à dire la prise des palais gouvernementaux et la mainmise sur l’appareil d’état. C’est plus ça la question. Plus personne n’y croit. C’est du passé. Plus personne ne croit en la révolution parce que dans la tête des gens, la révolution a cette forme là, qui n’est plus crédible.
Je pense que lors de la bascule – appelons ça révolution quand même –, au moment où cet ordre qui nous est imposé va imploser, un peu comme a implosé le système soviétique, ce jour là, les idées des gens se mettront à s’accélérer. Et c’est à ce moment là que les solutions seront trouvées. Si on essaye de trop les peaufiner dès maintenant, ça va reconstituer des partis, des trucs, des machins, qui sont aussi des institutions du passé.
  
Dans LQR, la propagande du quotidien (éditions Raisons d’Agir), vous avez démontré l’irruption d’un langage libéral (LQR, Lingua Quinta Republica, langue de la cinquième république) travaillant à la domestication des esprits. Vous avez l’impression que ç’est encore plus pertinent maintenant, que ça s’actualise ?
Oui. Par exemple, je pense avoir été le premier à souligner l’omniprésence du terme « ensemble ». Il n’y a pas un discours électoral, et je ne parle même pas du slogan de Sarkozy, où les gens ne disaient pas 20 fois « ensemble ». Ce qui est une manière de conjurer le fait que les gens ne sont pas du tout ensembles… Il y a aussi quelque chose qui est nouveau, ou plutôt qui s’est accentué, c’est l’irruption du langage de l’entreprise dans le discours politique. La France est une marque maintenant et l’état est une grande entreprise. D’ailleurs c’est officiel puisque la cour des comptes a déclaré que maintenant les comptes de la nation seront présentés comme les comptes d’une entreprise. C’est officiel et c’est admis. Cela n’a d'ailleurs suscité aucune réaction.
 
Pour revenir aux nouvelles manières de penser la politique, est ce que ce ne serait pas dans la lutte contre le libéralisme et le capitalisme, d’une manière internationale, transcendant les frontières, que se trouve maintenant les voix divergentes les plus crédibles et les plus concrètes ? 
Protester contre le libéralisme ne suffit pas. Ca veut dire qu’on veut une démocratie parlementaire, avec un ministère du plan, et une intervention plus importante de l’état. Je pense que c’est un leurre, ça. Les affiches anti-libérales de « la gauche de la gauche de la gauche », à mes yeux c’est une connerie. C’est pas avec le libéralisme qu’il faut en finir, c’est avec le capitalisme. Le libéralisme est une version du capitalisme. Et envisager une autre version du capitalisme, qui serait une sorte de capitalisme très régulé par l’état, comme dans l’Angleterre d’après guerre, ou comme pendant la Quatrième République, je pense que c’est une impasse, parce que ça ne fonctionne pas. Si on veut changer vraiment la situation actuelle, c’est avec le capitalisme qu’il faut en finir. En finir avec le libéralisme, c’est une blague.
 
Et les mouvements anti G8, comme à Rostock en ce moment, quel est votre regard dessus ? Eux sont dans le concret, non ? 
Ca, pour moi, c’est une bonne voie. A condition de se frotter aux flics.
 
Donc les Black Block, par exemple, les activistes les plus extrémistes, ont pour vous une légitimité dans l’action violente ? 
Oui.
 
Personnellement, j’ai l’impression que dans le décorum et dans l’action, ils flirtent  parfois dangereusement avec les pratiques d’extrême droite. Pas vous ? 
Non. Moi, j’en connais qui y sont en ce moment. Et c’est pas du tout des skins de gauche. C’est des mecs qui pensent. J’attends leur retour d’ailleurs, pour pouvoir en parler dans le livre que j’écris.Mais je crois que pour la plupart, on peut pas, et de loin, les assimiler à des crânes rasés version gauchistes.
 




* : une chronique de ce livre, l'insurrection qui vient, sera proposée d'ici peu sur ce site 
 
 
Par lémi
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Dimanche 10 juin 2007




hazaneric2-1-.jpg
Eric Hazan est le fondateur de la maison d’édition La Fabrique, petite enseigne de l’extrême gauche intelligente qui a pris ses quartiers à Belleville. C’est aussi l’auteur de plusieurs livres marquants et essentiels : LQR, la propagande du quotidien, étude de la domestication contemporaine des cerveaux par l'omniprésence du langage libéral et de ses avatars. Chroniques de la Guerre civile, décorticage des médias autant que constat accablant sur l’évolution de nos sociétés contemporaines. Notes sur l’occupation, récit d’un long séjour dans trois villes palestiniennes, à l’ombre du mur, Naplouse, Hébron et Kalkilyia.  Et L’invention de Paris, travail passionant de cartographie militante de Paris. Le credo à sa démarche, en tant qu’auteur, et en tant qu’éditeur, « faire entendre des voix divergentes ». Personnellement, on prend beaucoup de plaisir à faire entendre cette voix divergente qu’est la sienne, qu’il nous parle du petit nabot joggeur, de l’avenir de l’édition indépendante ou des livres qu’il publie avec La Fabrique. Eric Hazan nous a gentiment accordé, à trois mois d’intervalle, deux  entretiens, l’un portant plus spécifiquement sur la situation du marché du livre et de l’édition indépendante, l’autre sur des questions politiques variées. Voici le premier.      



Mars 2007.


Quel était votre objectif principal lorsque vous avez fondé la Fabrique en 1998 ?

C’était un peu l’idée de faire entendre des voix différentes de celles qu’on entend habituellement. D’arriver à créer un lieu où des gens pensant différemment de la pensée dominante puissent trouver un havre.

 

La Fabrique existe depuis bientôt dix ans maintenant. Est-ce que cet objectif originel a changé ?

Non. C’est plutôt le contraire. Ca se clarifie avec le temps. Les gens savent un peu plus qui on est et donc on a de plus en plus de projets qui nous sont présentés. Notre projet de départ s’est plutôt clarifié, d’autant qu’on s’est rendus compte que ça fonctionnait.

 

Pensez vous exercez votre métier dans les mêmes conditions que lors de la fondation de la maison, notamment au niveau de votre rapport avec les médias ? Est-ce que vous avez plus de retours qu’au début ?

Avec les médias, on a toujours extrêmement peu de retours. La presse écrite nous boycotte dans son ensemble, à quelques exceptions près. La télévision, je ne vous en parle même pas…  De toute façon, à la télévision, on ne parle pas de livres. Et pas seulement des nôtres, mais d’aucun livre. Il reste la radio où nous avons gardé quelques bons amis qui nous réservent une petite place. A France Inter et France Culture, essentiellement.

 

De quels éditeurs contemporains vous sentez vous proches dans l’approche de votre métier ?

Agone surtout. Amsterdam aussi. Il y a également Raisons d’Agir avec lesquels j’ai édité moi-même un livre (LQR, La propagande du quotidien). Pour la plupart, ce sont des gens qui fréquentent les mêmes réseaux alternatifs que nous. Comme par exemple le salon de l’autre livre.  

 

Vous avez fait l’expérience malheureuse du rachat par un grand groupe (Hachette qui appartient au groupe Lagardère) lors de votre expérience dans l’édition d’art, quel enseignement en avez-vous tiré ?

Qu’on ne peut pas travailler à l’intérieur d’un grand groupe. C’est simplement impossible, contrairement à ce qu’ils racontent. Non pas qu’il y ait une véritable censure, il n'y a pas besoin de censure. Tout le monde est tellement convaincu, tout le monde a tellement les mêmes idées, qu’il n’y a aucun besoin de censure à l’intérieur d’un grand groupe.

 

On vous impose une rentabilité, des chiffres…

Oui, c’est ça. Ils font un autre métier, en fait. Les gens comme moi peuvent pas travailler dans un grand groupe, c’est pas possible. Au départ, j’étais un peu naïf. Tout le monde me disait de me méfier, me disait « tu vas voir dans un an t’es parti ». Et moi je me demandais pourquoi ils pensaient ça... A mes yeux, il n’y avait aucune raison que ça se passe mal.

 

J’imagine qu’à l’époque il y avait beaucoup moins d’exemples négatifs, d’éditeurs dégoûtés par cette expérience ?

C’est juste. Je me disais, ils ne peuvent pas modifier mon approche. Même si les éditions Hazan ne marchaient plus financièrement, nous avions une bonne image auprès du public, une crédibilité. Et je pensais que ça briderait leurs interventions. 

 

Combien de personnes travaillent pour la fabrique ?

Nous sommes deux, Stéphane et moi. Et en général, nous fonctionnons avec un ou une stagiaire.

 

Pensez vous avoir atteint votre taille idéale ? Vous avez déclaré, « grandir, c’est mourir », est-ce toujours votre conviction ? N’est pas ce une vision plutôt pessimiste ?

Je ne me rappelle plus avoir dit ça dans ces termes là. Mais je pense que lorsqu’on n’a pas de fonds, on fait des dettes si on grandit. C’est pas possible autrement. Si tu veux rouler vite en voiture, il te faut de l’essence. Pour publier des bouquins, c'est pareil, il te faut de l’argent. Si t’as pas d’argent, ill faut emprunter. Et à partir du moment où tu dois de l’argent aux banques, t’es mort, à moyen terme.

 

C’est un peu l’enseignement que vous avez tiré du rachat des éditions Hazan ?

Oui. Tout le monde sait ça maintenant. Il faut proportionner ses moyens à son travail. Si on dit qu’on veut continuer à faire une édition complètement indépendante, qui ne dépende de personne et si on ne gagne pas au loto, on ne peut pas grandir.

 

Donc, à priori, La Fabrique restera dans sa configuration actuelle ?

Oui. On restera à deux, à publier huit ou dix livres par an, pas plus.

De toute manière, je ne ressens pas de frustration par rapport à ça. On n’est pas inondé de projets qu’on ne peut pas mener à terme. Et puis ça permet de mener les projets en cours à  leur terme sans que, d'aucune manière, ils ne soient bâclés. On les fignole, on en parle beaucoup, c’est une dimension qui me plaît.

 

Personnellement, j’ai découvert La Fabrique par des réseaux alternatifs, pas dans les médias traditionnels ou dans une librairie. Vous souffrez d’un manque de visibilité ?

Ce n’est pas tout à fait vrai pour les librairies. On est présents dans certaines librairies. On est quand même très soutenus dans les cinquante meilleures librairies françaises. On dit que dans la librairie française, il y a environ quatre cents grandes librairies, « premier niveau », comme disent les représentants. Pour moi, ce chiffre est beaucoup surestimé. Il n’y en pas quatre cents. On est plus proches de quarante que de quatre cents, FNAC mises à part. Ca ne veut pas dire que certaines FNAC ne soient pas de très bonnes librairies. Par exemple la FNAC forum a un fonds très impressionnant en sciences humaines. Alors que la FNAC Toulouse, c’est une vraie honte. Tu rentres et tu te dis, « d’accord, nos livres n’ont rien à faire là… » Mais quand je parle des quarante librairies,  je parle des librairies indépendantes

 

Alors que vous êtes une personnalité considérée comme plutôt charismatique de l’édition indépendante, vous êtes généralement absents des médias traditionnels. Est-ce une situation que vous combattez ou pensez vous que c’est le prix à payer pour « faire entendre des voix discordantes » (livre hebdo, 2002) ?

C’est une bonne question, mais je ne sais pas trop comment y répondre. Je pense quand même que c’est plutôt un prix à payer. A partir du moment où on défend certaines positions, en particulier sur l’immigration, l’Islam et la Palestine, on est tellement en opposition avec le courant dominant dans la presse qu’ils vous boycottent.

 

On pourrait quand même imaginer que certains journaux à grands tirages, comme Le Monde ou Libération parlent de vos publications ?

Non. Si on prend l’exemple de Libération, Bernard Henry Lévy a maintenant 6% du capital. Et avec l’arrivée de Rotschild, Libération est pour moi un journal fini au niveau du débat intellectuel. Et il y a trois quatre ans, c’était déjà pareil. Pour trouver encore des ouvertures dans Libé, je dirais qu’il faut remonter jusque vers 2002. Et encore, ce n’était que dans le cas d’un rebond, si tu écrivais un truc, une fois sur trois, ils te le passaient. Maintenant, ça ne sert même plus à rien d’essayer. C’est ce que montre bien le livre de Pierre Rimbert publié par Raisons d’Agir il y a six mois, Libération, de Sartre à Rotschild. Pour Le Monde, c’est pareil, peut être même pire, au niveau de la stagnation intellectuelle.

 

Les éditions Agone ont une règle d’or : « ne jamais publier un livre pour le seul motif de sa rentabilité. » Avez-vous déjà dérogé à cette règle ?

Non. Jamais. La question ne s’est jamais posée, en réalité. On ne s’est jamais trouvé devant un projet en se disant « on va se faire des couilles en or avec ce bouquin même s’il ne nous plaît pas ».

De toute manière, notre domaine d’investigation ne compte en fait aucun best seller possible. Les sciences sociales, ce n’est pas la littérature, on sait qu’on ne touchera jamais un public de masse, sauf rarissime exception.  

 

Existe-t-il selon vous des éditeurs ayant une forte répercussion sur le débat d’idées, politique ou non, en France ? Si oui, cette répercussion est elle comparable à celle qu’ont pu avoir des gens comme Maspero pendant la guerre d’Algérie, Lindon et Minuit sur les grandes questions de société ou Pauvert  et ses pieds de nez à la censure ?  

Je dirais que oui. Les éditeurs que tu as cité (Agone, Raison d’agir, Amsterdam, Le Temps des Cerises…) sont dans le prolongement de ces prises de positions. Mais aujourd’hui, du fait de la concentration dans l’édition et des conditions économiques dans lesquelles nous prenons place, ils sont plus petits, plus inaudibles, plus minoritaires qu’à l’époque.

 

C’est vrai qu’on a l’impression qu’un personnage comme François Maspero (fondateur des éditions Maspero), par exemple, pesait beaucoup sur le débat intellectuel et était très médiatisé. De même que certains livres de Minuit, je pense par exemple à La question, d’Henry Alleg, qui a lancé le débat sur la torture en Algérie, ont eu un retentissement peu imaginable aujourd’hui. Personnellement, je ne trouve pas d’exemple de livres qui dans les dix dernières années auraient à ce point « agi sur l’histoire ».

Tu as raison, il n’y en a pas. Je pense que la concentration dans le monde de l’édition et l’hyperproduction font que notre production est noyée. Beaucoup plus que ne l’était la leur, c’est clair. Il y a un phénomène de dilution dans l’hyperproduction. Je pense que par rapport aux années dont on parle – qui remontent à bientôt cinquante ans, un demi- siècle maintenant – la rentrée littéraire, par exemple, qui concerne plus de six cents livres maintenant, en concernait soixante-dix. En tout cas, certainement pas le genre de déferlement de cartons qui arrivent chez les libraires en septembre. Il y a ce phénomène de la noyade, donc. Mais il y a aussi tout ce qui concerne l’évolution des médias, qui aujourd’hui font silence sur tout ce qui dérange. Il y a vraiment un étouffoir de la presse écrite, qui est quand même le soutien principal du livre quoi qu’on pense. En tout cas, historiquement, ça a été le principal soutien.C’est quand même dans les journaux, dans les magazines, dans les mensuels, dans les hebdos, qu’on parle  du livre. Mais aujourd’hui, les livres qui dérangent, les livres qui ne sont pas dans le courant principal, sont absents. Ils ne sont mêmes pas critiqués négativement, ce qui serait déjà une façon de les faire connaître, de reconnaître leur existence. La meilleure façon pour eux qu’il n’y ait aucun retentissement, c’est de ne pas en parler du tout. Par exemple, je viens de publier un livre qui s’appelle notes sur l’occupation, il n’y a pas eu une seule ligne dessus dans la presse écrite. Pas une ligne. Ca ne l’empêche pas de se vendre, il marche relativement bien.

 

Mais un de vos autres livres, LQR, la Propagande du quotidien, il me semble qu’il a eu un écho dans les journaux ?

LQR, c’est différent. C’est parce qu’il a été un gros succès de vente que la presse a été obligée d’en parler. Ils n’en auraient jamais parlé si il n’avait pas marché à ce point.

 

Est-ce qu’alors, ce ne serait pas plus qu’une position idéologique de la part de la presse, une focalisation des journaux sur ce qui se vend beaucoup, un déni des petits ?

Non, je ne crois pas. Je pense que c’est un étouffoir idéologique. Pour LQR, ils ont étés forcés parce qu’il y a eu une émission chez Mermet (« Là-bas si j’y suis » sur France Inter) et à la suite de cette émission, les ventes sont parties en flèche. Et le bouquin s’est retrouvé, qu’ils le veuillent ou non, dans la liste des meilleures ventes de Livres-Hebdo / L’Express. Et là, ils ne pouvaient plus feindre l’ignorance. Ce n’est qu’à ce moment là qu’ils en ont parlé.

  

Votre catalogue aborde des questions très diverses, ce que vous appelez « les divers champs de bataille de la guerre civile » et est à priori détaché de toute affiliation partisane systématique. Pensez vous que l’on puisse faire de l’édition engagée cohérente tout en se focalisant sur une cause ou parti particulier ? 
Non, je pense qu’il faut nous différencier de tout ce qui est affiliation partisane. Etre inféodé à un parti, à une pensée formatée, c’est le contraire de ce que nous faisons. Les éditions Sociales, par exemple dans les années soixante suivaient la ligne du PC et de l’internationale communiste sans pouvoir s’en écarter. Ils n’auraient pas publié un auteur trotskyste. 
 
C’est un peu ça que Gérard Guégan raconte concernant les éditions Champs Libres, très mal vues par l’orthodoxie communiste dans les années 1970.
Oui, j’ai lu son livre. Mais je pense que ça relève d’une autre époque. Il n’y a plus de maison d’édition dont on puisse dire qu’elle serait à la solde d’un parti. A mes yeux, les plus inféodés à un parti, ce serait Grasset, à la solde de Sarkozy et de l’UMP. Leur grand intellectuel, c’est Bernard Henry Lévy, c’est eux qui publient toute cette philosophie de tête de gondole, Luc Ferry et consorts. 

Beaucoup d’acteurs et d’observateurs du monde du livre stigmatisent l’évolution actuelle de l’édition française : la concentration éditoriale, le sacre du marketing et la frilosité des décideurs et du monde médiatique bâillonneraient l’expression de voies discordantes. Vous-même avez parlé de « Mc carthysme soft » et beaucoup encouragé le débat en publiant les deux livres d’André Schiffrin. Est-ce que la situation se dégrade encore ?

La question finalement, c’est : « est-ce que ça peut être pire ? » Je crois que oui. La concentration par exemple, ça peut encore se dégrader. Moi je pense qu’ on va voir dans les prochaines années Albin Michel passer chez Hachette, Gallimard racheté par un groupe allemand et Le Seuil plonger dans le néant intellectuel. On peut voir encore le paysage se dégrader. Pas médiatiquement où on a atteint le fond du trou, ça ne peut pas être pire. Que les suppléments livre des quotidiens deviennent plus mauvais qu’ils ne le sont, je ne crois pas ça possible. C’est devenu carrément un sujet d’hilarité générale d’ailleurs. Avec Le Monde des livres, Libération des livres, on est dans le comique, dans l’indigence.   
///

Pour vous, donc, on va passer de cette situation qu’ils appellent « oligopole à frange » (deux grands, quelques moyens, une galaxie de petits), à un duopôle où Gallimard, Albin Michel, Le Seuil…) ne seraient plus indépendants. Il ne resterait plus qu’Hachette et Editis face aux petits, à ceux qu’on rattache à l’édition indépendante ?  
C’est possible qu’on arrive à ça. Pour le Seuil c’est déjà fait. Et je crois que la disparition de cette grande maison intellectuelle est très embétante. Il y a des libraires par exemple qui faisaient 40% de leur chiffre d’affaire avec Le Seuil. Les librairies les meilleures, souvent. Il ne faut pas non plus idéaliser Le Seuil non plus. C’était une maison qui faisait du pognon, dirigée par un personnage quasi mafieux. Mais il se trouve que dans le jeu des circonstances, il y avait un réservoir d’auteurs, un réel bouillonnement d’idées au sein de cette maison. C’était très précieux, comme ce que pouvait être dans le domaine de la presse Le Monde en 1965. Une sorte de garant de propreté intellectuelle.Si cette maison là plonge comme elle a l’air de le faire, c’est tragique. Beaucoup plus que si c’était le cas de Gallimard par exemple. Parce que Gallimard n’est plus depuis longtemps un foyer créatif. Ils exploitent un fonds, c’est tout. Et ne font plus de la littérature, ou alors de la littérature à Goncourt.

 

Finalement, à vous écouter, on a vraiment l’impression d’une coupe réglée de la société au niveau intellectuel. Il n’y a donc plus aucun espace d’expression qui subsisterait pour diffuser des voix un peu discordantes ?  C’est un constat plutôt noir. Qu’on retrouve d’ailleurs dans un livre comme LQR qui décrit finalement l’avancée implacable et inhumaine de la pensée libérale dans une société où ne subsiste plus d’espace de résistance à la pensée dominante.

Je pense qu’on est dans une espèce d’époque charnière. On voit très bien d’où on sort et d’où l’on vient. On vient d’une sociale démocratie assez paternaliste et bienveillante, de droite comme de gauche. C’est fini ça. Il y a un durcissement général de tout ça. Je crois qu’on n’est pas partis pour continuer sur ce mode. Il va y avoir une rupture.

 

Vers le pire ou vers le mieux ?

L’un puis l’autre je dirais. Le pire et puis la réaction, le mieux. Il faudra que le pire montre son vrai visage, se découvre, avant de pouvoir être combattu.

 

Dans « faire mouvement », vous estimez que s’il n’y a pas de résistance à la concentration éditoriale, si personne ne tire vraiment la sonnette d’alarme, ce serait dû à une démission des intellectuels, qui n’auraient aucun intérêt à dénoncer un système les rémunérant grassement.

Oui. Les intellectuels de réseau aujourd’hui, ils font partie de cette concentration. Ils en sont à la fois les agents, les promoteurs et les bénéficiaires. Entre l’oligarchie dont je parlais et les intellectuels de pouvoir, il y a une relation consubstantielle.

 

Ca apparaît patent pour des gens comme Bernard Henry Lévy, Alain Finkielkraut ou Luc Ferry, qui sont finalement des figures de l’intellectuel sans l’être du tout. Mais est-ce qu’il n’y a pas la place pour un discours d’autres intellectuels qui seraient moins bâillonnés ?

En fait c’est un problème de place. Ils monopolisent le terrain. Ce sont des gens qui se constituent des réseaux et qui travaillent tout le temps à ça. Un pied au Point, un pied chez Grasset, un pied au Goncourt… Et ils contaminent d’autres personnes à des niveaux moins élevés. Ils y consacrent toute leur énergie, à tisser cette toile, ce réseau étendu. C’est le paradoxe de l’intellectuel maintenant. Pour l’être, il faudrait consacrer une énergie folle à constituer des réseaux, ce qui est le contraire d’être un intellectuel. C’est pour ça que ce sont des gens qui, au-delà de leurs positions et même s’ils sont intelligents, ont des discours de merde, des pensées de tête de gondole. Des pensées intelligentes de droite, il y en a eu dans l’histoire. Il n’y en a pas maintenant. Ceux qui restent, c’est des intellectuels du maintien de l’ordre. Ils font des bouquins qui incitent à surtout rester tranquille, à ne rien remettre en cause.

 

Et des vrais intellectuels comme Jacques Rancière, publiés par votre maison, seraient l’anti-thèse de ce genre d’intellectuels de pacotille ?

Oui, on peut dire que sa position est tout à fait différente. Comme sa notoriété et ses chiffres de vente. Ce n’est pas la même planète.




arton206-1-.jpg  

 

 

///

Par lémi
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Samedi 9 juin 2007




nicosam12color-1-.jpg






De quoi est née cette idée de mettre en avant la personnalité de Sarkozy à travers le personnage d’un directeur du personnel sans scrupules, le bien nommé Nico Shark ?
D'une frustration à voir ce monsieur qui ne tient pas ses promesses élu président. Alors plutôt que de brûler des poubelles et d'aller en prison, j'ai pris mon crayon. Je me suis également souvenu d'un super feuilleton américain "Profit", et du strip "Dilbert"...

Personnellement, je trouve que l’idée de le dépeindre en arriviste aux dents longues faisant régner la terreur sur l’entreprise dont il gère le personnel est tout à fait pertinente. J’imagine que c’est une façon de dénoncer ses accointances avec le monde des affaires et ses projets économiques ultra-libéraux ?
Le fait qu'il ne soit pas PDG mais chef des DRH est limpide, ce n'est même pas lui qui dirige l'entreprise... Ce n'est qu'un maillon de la grande chaîne du capitalisme.

Est-ce que l’idée était déjà en germe avant le 6 mai ?
L'avant veille, voyant l'inéluctable, j'ai commencé à cogiter. Et j'ai préparé ma première page pour le 6 à 20h01.

Tu aurais imaginé faire ça avec une autre personnalité politique française, par exemple si S. Royal était à sa place ?
Non. J'aime pas du tout sa voix quand elle discoure, mais ça ne m'aurait pas poussé à autre chose que d'acheter des boules Quiès.

Est-ce uniquement en réaction à la personnalité et aux idées de Sarkozy ?

Je crois que c'est la première élection française où il y a une telle animosité à l'égard du président élu démocratiquement. En tout cas, de la part du camp des perdants. Mon travail est donc de canaliser cette déception, la mienne et celle des lecteurs, pour ramener la paix sociale en servant d'exutoire. En clair, je suis payé en sous main par l'UMP pour faire ce job.

Qu’est ce qui t’inquiète le plus dans le programme et les idées de Sarkozy ?
Ce qui m'inquiète le plus, c'est ce qu'il a déjà fait. Mentir, par exemple en disant qu'il ne privatisera pas GDF et le faire 2 ans plus tard. Ne pas avoir le quota de logements sociaux dans sa ville de Neuilly. Louvoyer avec des idées d'extrême droite. Accepter un jet privé et aller sur le yacht d'un homme affaire. Faire peur aux journalistes pour que le bon peuple reste ignorant sur ses activités, noyauter les médias (TF1 récemment), faire du jogging avec un tee-shirt aussi moche.

Tu as beaucoup de retour par rapport à ce blog ? Est-ce qu’il est autant fréquenté que l’était le précédent ?
Même fréquentation pour l'instant. Mais j'aime beaucoup le principe qu'il soit participatif. Les lecteurs m'envoient leurs idées, que j'adapte. Ça aussi ça canalise l'aigreur et Nicolas m'en a remercié.

Tu ne crains pas que cet «ami pour 5 ans» ne se transforme en «ami pour dix ans», voire pire ?
Hé, si ça se trouve, on va être hyper surpris. Il va tenir tous ses engagements, il va faire des trucs formidables pour la France.

Dans la vie, tu te considères comme quelqu’un d’engagé ?
Non. je suis un trouillard.

Le 06 mai au soir, tu étais dans la rue ?
Non. on avait préparé une bouteille de champagne pour la victoire hypothétique de la gauche. On l'a quand même ouverte en trinquant à la bêtise du parti socialiste et à l'intelligence et au cynisme pragmatique de l'UMP.

Y’aura-t-il un album tiré des aventures de Nico Shark ?
Je ne sais pas. Si je parviens à faire durer ce blog sans que ça baisse en qualité, pourquoi pas...

La bande dessinée restait un des seuls arts à ne traiter que très peu d’actualité ou de politique. Mais les élections de 2007 ont été abordées par de nombreux auteurs de bande dessinée, et leurs albums se sont plutôt bien vendus. Il semblerait que le genre soit appelé à se développer. Ca t’inspire quoi?
Je crois que de faire un album avec Bigard, Mimi Mathy ou Sarkozy, c'est pareil. Moi, je me situe plus du côté des dessinateurs de presse. Je m'impose une page par jour, je suis l'actualité, et en plus, je fais ça gratos... (sauf Nicolas qui m'allonge un peu d'oseille).

Est-ce qu’un auteur en particulier a influencé ou influence ton travail ?
Larcenet, Sattouf, Trondheim, Sfar, Reiser...

Tu connais d’autres auteurs de bande dessinée qui ont une démarche similaire à la tienne?
Comme je suis plutôt gros, j'ai une démarche un peu balourde. Peut-être que Greg à la fin de sa vie avait la même démarche que moi...
Mmm? c'était pas la question ?

Dans ton blog précédent, qui a eu un succès énorme, tu mettais en scène un personnage de dessinateur obsédé sexuel, sujet qui n’était pas spécialement relié à l’actualité. Tu as ressenti le besoin de faire un travail plus engagé, moins innocent? Est ce que le détonateur a été l’élection de Sarkozy et ses flirts poussés avec la droite dure?
En tout cas, j'avais dit ce que j'avais à dire au niveau de la pornographie. Et surtout que les mecs feraient mieux de se branler un peu plus plutôt que de réfléchir avec leur bite. Ça ne me paraissait pas évident de faire quelque chose au niveau politique. J'avais fait une histoire en bottant vaguement en touche dans un collectif chez Dargaud « Vive la politique ». A ce moment là, je ne voyais pas par quel bout prendre ce domaine...

Le succès de ton précédent blog annonce t’il à tes yeux un développement de l’édition numérique de bande dessinée?
Je ne sais pas. Il faut juste comprendre que ce n'est pas rentable de faire un blog bd pour l'instant. Donc ce n'est pas joué...

Penses tu que l’approche traditionnelle de la bande dessinée (support papier, attachement à l’objet en lui-même…) est appelée à disparaître sur le long terme?
Non. Autant la duplication de la musique et de l'audiovisuel est facile via Internet, autant un album de bande dessinée est plus agréable à lire avec du papier.

Est-ce qu’il y aura un vrai coming out de Frantico, ou est ce que tu considères que l’anonymat fait partie intégrante de ta démarche?
Je crois que c'est un faux débat.

Est-ce que cet anonymat n’est pas aussi une façon de faire mousser ton travail, de jouer de la rumeur? J’ai eu parfois l’impression, surtout après que tu aies remporté le grand prix de la Ville d’Angoulême en 2006, qu’on s’intéressait plus à l’identité du mystérieux Frantico (Lewis Trondheim? Sébastien Lesage? Un collectif?) qu’à son travail. Tu as ressenti la même chose?
Déjà, je n'ai pas eu le grand prix d'Angoulême. Frantico grand prix, ça se saurait *. De plus, j'aimerais bien avoir autant de lecteurs que Trondheim, s'il pouvait faire un faux coming out en disant qu'il est moi, ça m'arrangerait. Mais ce que je préférerais vraiment, c'est qu'on parle plus de mon travail que de moi.

Lewis Trondheim a déclaré à 20mn qu’il n’était pas Frantico, mais qu’il adhérait totalement à son apologie de la masturbation, masturbation convulsive qui permettrait «d’éviter les excitations machistes et les guerres». Tu adhères au propos?
Tout à fait. Les grands esprits se rencontrent.
 

 

nicojeudi24color.jpg



http://www.zanorg.com/nicoshark/





* En fait, l’album de Frantico a été nominé pour le prix du meilleur album mais n’a effectivement pas reçu de prix. Grossière erreur que m’inspira un site pourrave désormais banni à vie de mon ordinateur… 

 


Par lémi
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus