Zapathèque # 3 /// La violence nazie : Une généalogie européenne ; Enzo Traverso /// Par Adri

Publié le par lémi

 





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Par ADRI 

L’abruti lambda, moi aussi donc (et j’ai la prétention d’avoir été un abruti plus souvent qu’à mon tour), vous le dira : les crimes nazis sont incompréhensibles, choquants, inimaginables, une nécrose atroce et surprenante sur la face de notre « belle » civilisation occidentale. Quelque chose sur lequel on ne pourra jamais apposer le sceau de la logique, de la déduction. Un trou noir de la raison.

Il n’en est rien. C’est juste qu’il est largement plus confortable de dresser entre soi et l’innommable le mur de l’incompréhension. Ce qu’Enzo Traverso démontre parfaitement.
 
Le postulat de ce livre ? Montrer comment Auschwitz se révèle le rejeton des idéologies du 19ème siècle, de la colonisation et de ses massacres, du nationalisme, de l’idéologie pénitentiaire, de l’industrialisation et du Taylorisme. Attention, que l’on se comprenne bien, pas le rejeton légitime, logique et inévitable mais une des nombreuses possibilités au vu du patrimoine génétique des parents. Rien d’inexplicable donc.
 
 
Tout commence par la métamorphose du symbole du pouvoir absolu de l’Etat sur les individus, la peine capitale. Quand ce joyeux luron de Guillotin importe d’Italie l’engin qui gardera son nom au chaud pour la postérité, il aurait mieux fait de se couper une jambe. Car il transforme alors un acte cruel d’expiation collective appliquée par la main de l’homme en une élimination impersonnelle opérée par la machine au nom du respect de valeurs humanistes. Pas de douleurs, propre et sans bavure. Certains n’oublieront pas la leçon.

Ajoutez à cela une pincée de transformation aseptisée de l’univers carcéral. De fait, il se développe et se perfectionne de manière à devenir un laboratoire discret des nouvelles méthodes de coercition. Les work-houses Anglaises, véritables machines à créer du cadavre de marginal, de prostituées et d’enfant, par le travail forcé dans des conditions inhumaine, préfigurent très tôt le visage moderne de la prison. L’objectif faussement louable de « réinsertion » transforme la prison en un lieu de « production et de dressage ». Et le reste du monde occidental ne tarde pas à emboîter le pas à l’Angleterre (cf. prison de Clairvaux sous la Monarchie de Juillet).

A cela s’ajoute la délocalisation des abattoirs en périphéries des grandes villes. La chair animale est produite industriellement, loin des regards, loin des consciences. Rejet de l’acte de mort dans les limbes, « carnages pasteurisés » (Alain Corbin). Auschwitz, pour reprendre ce symbole de l’Holocauste, était autant un établissement destiné à partir de 1942 à fournir une main-d’œuvre bon marché et corvéable à loisir, qu’une usine de mort dont les abattoirs modernes semblent préfigurer le macabre fonctionnement : similitude de conception lié à un objectif de rendement maximal, logique industrielle, le tout situé en périphérie des centres urbains.
 
Et maintenant retour au lycée, lecteur incrédule, réponds à cette question : qu’est-ce que la révolution industrielle ?
Bon, je répond à ta place : c’est la division du travail, l’homme machine, l’idéal de l’ouvrier chimpanzé dans un encadrement de type militaire. C’est la hiérarchisation nette aussi, et par voie de conséquence, une bureaucratie exponentielle.
Interpénétration des cadres pendant la Grande Guerre : Taylor rêvait d’une industrie gérée comme une caserne, la guerre devient industrielle. En bref, des hommes dépossédés de toute vision globale, soumis à une discipline de fer, décimé par milliers. C’est la fin des guerres héroïques et le début des guerres industrielles qui produisent du cadavre à la brouette grâce aux multiples innovations techniques : gaz, mitrailleuses, obus. Les soldats ne se battent pas, ils meurent. Une bonne citation valant toujours mieux qu’une longue paraphrase : Ernst Jünger : « les pays se sont transformés en gigantesques usines produisant des armées à la chaîne afin d’être en mesure, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, de les envoyer au front où un processus sanglant de consommation, là encore complètement mécanisé, jouait le rôle du marché ».
 
Autre prémisse à l’horreur nazie, la colonisation. Pour désamorcer toute tentation de réfutation par la doctrine rancie des bienfaits de l’impérialisme raciste, commençons par une citation d’E. Caillot : « C’est la loi implacable de la nature contre laquelle rien ne prévaut, ainsi que l’a maintes fois établi l’histoire. La race polynésienne […] doit donc laisser la place à d’autres qui valent mieux qu’elle et disparaître. A sa mort, la civilisation ne perdra rien. » Ce qui est exprimé là n’est pas un sentiment isolé et se traduit militairement par des politiques d’extermination (c’est prouvé, chiffré et pour plus de détail, t’as qu’à lire le livre). Outre que les guerres coloniales constituent une préfiguration des guerres d’extermination, elles participent aussi d’un darwinisme social qui affirme une hiérarchie des races (ce en quoi le grand Darwin lui-même n’est pas totalement innocent). Hitler lui-même fera des références constantes aux politiques coloniales pour établir son plan d’occupation d’Europe centrale. Et revendiquera cette filiation (notamment l’attitude de l’empire britannique à l’égard de l’Inde).
 
L’antisémitisme n’est lui aussi pas une particularité allemande mais une position largement partagée en France et dans le monde anglo-saxon. Notamment par le fait qu’anticapitalisme et antisémitisme deviennent pratiquement inséparables dans l’imaginaire collectif. Le juif devient une entité représentative de la « Zivilisation » : internationaliste, marchand. L’antisémitisme est alors autant le fait des conservateurs que des socialistes.
Le nationalisme fait de ce nouveau système capitaliste la raison du déclin de l’occident, sans valeurs, sans héroïsmes, où les « seigneurs de la loi soumettaient le roi » (Carl Schmitt). Le juif représente les concepts de légalité et d’égalité auquel s’oppose le nationalisme « völkisch » au nom de la légitimité et de l’homogénéité. Les juifs sont rendus responsables des travers de la société moderne, et cela aussi bien en France qu’en Allemagne. Drumont, à la fin du XIXème siècle est un des premiers à opposer le type juif, parasite, au type aryen, créateur. C’est cet antisémitisme allié au Darwinisme social et à l’idée de la dégénérescence de la race occidentale qui opère le glissement vers le Nazisme.
L’eugénisme est alors une pratique largement approuvée par les milieux scientifiques, l’hérédité des dégénérescences est scientifiquement garantie. Preuve en est la stérilisation forcée des malades mentaux mise en place aux Etats-Unis dans l’Indiana en 1907. La pratique se généralise d’abord aux Etats-Unis avant d’être appliquée de manière similaire dans les années 1920 en Suisse, en Suède, en Norvège et au Danemark avec l’aval de la communauté scientifique. Cette idée d’une sélection artificielle menant à une purification de la race n’est donc en rien une invention nazie. Son reflet dans le miroir déformant du nazisme est « l’opération T4 » visant à l’extermination des malades mentaux ; la stérilisation forcée des bâtards de la Ruhr, métis de mère allemande et de père noir conçus pendant l’occupation française ou encore le plan de stérilisation à grande échelle des peuples slaves. Le leitmotiv est le même : purification des gênes, de la race.
 
Le nazisme sous la plume d’Ernst Nolte – historien allemand ayant posé la montée du nazisme comme réaction viscérale d’une société face à l’avancée du communisme en Europe ; copier les pratiques de l’ennemi pour mieux l’annihiler – s’est figé en une réaction paradoxale de répulsion/attirance pour le bolchevisme. Attirance car il en copie les méthodes à travers les camps, répulsion car il émane de la peur que le communisme suscite. Cette explication mono causale par le traumatisme allemand face à la révolution d’Octobre 1917, à la révolution Spartakiste et à la République des Conseils est très largement insuffisante. 
Dès la fin du 19ème siècle et après la Révolution Française émerge la mythologie des classes laborieuses comme classes dangereuses. Ce racisme de classe représente les classes ouvrières comme des résidus barbares au sein des nations civilisées. Les ouvrages de Burke et de Le Bon tentent de démontrer le caractère sauvage, incontrôlable, en un mot primitif, des foules. La rhétorique appliquée pour justifier les massacres perpétrés au nom de la civilisation chez les « sauvages » pendant les guerres de colonisation (les premiers camps de concentration sont crées en Afrique du sud au début du 20ème siècle, pendant la guerre des Boers) est désormais appliquée à une frange de la population des pays « civilisés ».
Ainsi, la répression méthodique et sanglante de la Commune fit entre 10 000 et 30 000 morts. Quoique « léger » face aux génocides à venir, le massacre fut planifié et exécuté en appliquant une méthodologie très précise : regroupement, tri, exécution… opérations appliquées par des unités différentes de manière à ce que personne ne se rende compte de l’ampleur de la tuerie, ni n’en porte la responsabilité totale.
Au tournant du siècle, le monde scientifique et politique fait consensus sur l’existence de gênes de résistance à l’autorité, d’anarchisme, de barbarie ; comme une tare héréditaire qu’il faudrait éradiquer dans une perspective d’hygiène raciale. Les révolutions et autres mouvements de foule sont une pathologie, une maladie de la société à éradiquer.
 
Cependant la peur manifeste des classes bourgeoises et dirigeantes face au péril rouge a d’autant plus d’importance que dans les esprits - cette fois, de manière moins visible en France qu’en Allemagne - les juifs sont associés aux mouvements révolutionnaires. Conséquence partielle de la présence massive de juifs dans les révolutions et mouvements sociaux : Marx, Trotski, Bela Kun, Rosa Luxembourg, Emma Goldmann…
En 1920, Winston Churchill, par la suite grand héros de la guerre contre l’hydre nazie voit en eux une « conjuration mondiale visant à renverser la civilisation ». Dès cette époque, la symbiose du « judéo-bolchévisme », chiffon rouge agité par tout nationaliste qui se respecte, est déjà faite. Lors de la campagne de Russie, les Einsatzgruppen suivant l’avancée de la Wehrmart seront chargés d’éliminer systématiquement les juifs au même titre que les commissaires du parti.
 
 
A la lecture de ce livre, les atrocités nazies apparaissent comme une synthèse de ce que notre civilisation porte de pire en elle. Mais aussi comme un passage obligé pour des sociétés construisant sur la longueur des instruments de contrôle et d’oppression, d’exclusion et de repli. J’ai laborieusement essayé de rendre compte d’un raisonnement évidemment mieux formulé dans le livre. Notez que c’est la première fois que je relis un livre immédiatement après en avoir lu la dernière ligne. Ce n’est pas rien.
 
  
Ps: ce livre m’a fait repenser à « la mort est mon métier » de Robert Merle, roman génial qui, à mon sens, complète assez bien l’essai de Traverso. A lire également, donc.
  

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  La Fabrique
9 euros
  
 
ZAPA tient à saluer l'apparition du sémillant Adri, guest-star improbable, en ces pages. Et à lui décerner par présente la légion d'honneur zapatienne à titre amical. Sonnez hérauts et trompettes !
 

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jacky biroute 22/07/2007 21:57

Je salue bien bas le monstrueux talent de cet Adri providentiel. Et de lui décerner l'igname du mérite à titre fraternel!

Le Charançon Libéré 03/07/2007 08:54

Le cloporte dépravé applaudit lui aussi des deux antennes.
Et ne manquera pas, si l'occasion se présente, de décerner l'hanneton d'argent à ce gros naze d'Adrich.