Zapathèque #1 /// Les rêveurs de l'absolu /// Hans Magnus ENZENSBERGER

Publié le par lémi

 

 

 

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En ces temps de disette utopique ou même les plus acharnés semblent avoir perdus la foi, où l’énoncé du mot de révolution ne fait plus frémir les gens respectables mais leur arrache tout au plus un ricanement condescendant (il faut bien que jeunesse se fasse…), on ne saurait trop conseiller la lecture de ce court essai consacré aux premiers à avoir allumé l’étincelle révolutionnaire dans la société russe du 19ème siècle.

Une chose de sûre, ces mecs en voulaient…

 

   On y croise le tout premier comité central de la révolution (crée en 1862), collectif d’enragés qui a toute la « troisième section de la chancellerie hautement privée de sa majesté » (ça vous a quand même plus de gueule que « ministère de l’intérieur »…) à ses trousses ; le géant Bakounine, théoricien aventureux habité par une mystique quasi religieuse de la rébellion (« l’ordre est un crime, la révolte est un bien ») ;  des fils et filles de bonne famille choisissant d’abandonner leurs vies de patachons pour partager celle des populations campagnardes les plus miséreuses ; des conjurés poètes terroristes tous prêts à donner leur vie contre celle du tsar ou d’un de ses acolytes ; le schizophrénique Asev révolutionnaire acharné, planificateur de nombreux attentats sanglants, mais également espion à la solde du tsar ; ou le très déterminé Soloviov revendiquant ardemment le droit de mourir pour la Cause (« c’est mon affaire. Alexandre 2 est à moi, je ne le cède à personne ! ») …   

Il y a une figure qui traverse ce livre et qui dépeint parfaitement la beauté de la révolte de ceux qui avaient tout à perdre et pas grand-chose à gagner : celle du terroriste Kaliayev (c’est lui sur la photo), conjuré poète habité par l’espoir de participer au renversement d’un pouvoir dont l’inhumanité le révulse. Le jour J, idéalement placé sur le passage de la voiture du Grand duc Serge, Kaliayev est incapable de lancer la bombe qu’il lui destinait de peur de tuer en même temps sa femme et ses enfants : « je crois avoir bien agi. A-t-on le droit de tuer des enfants ? ». Très loin de l’imaginaire généralement accolé à la gente terroriste, supposée sans âme ni remords...

 

Ceux que Marx appelait « les rêveurs de l’absolu », ont tout sacrifié à leur cause, sans pour autant négliger de l’enrober d’une intégrité morale exemplaire. A lire le récit de leur engagement, de leurs conjurations bancales, de leur folie souvent, on comprend le rôle si important qu’a pu jouer une poignée de révolutionnaires dans le renversement de la tyrannie tsariste, quelques décennies plus tard. Marx toujours : « un rêveur de cette trempe, un inconnu au milieu de la foule, suffit pour plonger tous les puissants du monde dans la terreur ». L’exemple de ces conjurés russes se répandant à travers l’Europe (Ravachol ou Vaillant en France s’inscrivent ainsi largement dans cet héritage), les attentats contre les monarques liberticides se multiplièrent. A tel point que, dixit Enzensberger, « être chef d’État devint, pendant la Belle Epoque, si paisible, si stable, des grands bourgeois, une profession extrêmement dangereuse ».

 

La morale à tirer de tout ça ?

On pourrait en tirer une légitimation de l’action armée, du refus violent d’une société tyrannique où quelques puissants s’engraissent sur le dos de l’immense majorité. On pourrait également y voir une règle de vie, une morale intemporelle de l’engagement.

Mais la société russe du 19ème siècle n’est que difficilement comparable à nos démocraties contemporaines, même perverties. Ce que les conjurés en leur temps avaient déjà compris. A conditions exceptionnelles, moyens exceptionnels. En dehors, pour eux, la violence est à bannir.

En témoigne la lettre ouverte que Kaliayev et ses camarades adressèrent au peuple américain en octobre 1881, après l’assassinat du président des Etats-Unis, Garfield : « au nom du parti révolutionnaire russe, nous protestons contre cet acte criminel. Dans un pays ou la liberté des citoyens leur permet d’exposer librement leurs idées, où la volonté du peuple fait non seulement les lois, mais élit aussi la personne chargée de les appliquer, l’assassinat politique est l’expression d’une tendance despotique semblable à celle que nous voulons abolir en Russie. Le despotisme est toujours condamnable et la violence ne se justifie que quand elle s’oppose à la violence. »

  

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Editions Allia ; 6.10 euros 
Traduction Lily Jumel

Publié dans Zapathèque

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