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ZApa

Pourquoi zapa ?


Zapa estime qu’il y a des voix qu'on entend pas assez

et d'autres qu'on n'entend que trop

 

Zapa n'aime pas vraiment les pensées dominantes

Et se veut ouvert aux esprits divergents

Ceci sans approche partisane

Enfin, pas trop…

 

Zapa sympathise avec tous ceux qui proposent une alternative au bourbier dans lequel nous clapotons allégrement

Ceux qui sapent les fondements du consensus mou généralisé

Et en grignotent les racines fangeuses 
 

Zapa se propose d’en relayer les prises de positions

Modestement

Mais avec enthousiasme

 

Zapa aime bien les bouquins aussi 

Alors il  tâchera de propagander 
Ceux qui - en rapport avec le sujet qui le tarabuste -
l’ont particulièrement marqué

 


Zapa se veut une espace démocratique et ouvert à tous, enfin presque...

Pour proposer des entretiens, envoyer une chronique sur un livre 
ou vilipender son créateur :

 

lemi.zapa@gmail.com

  

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« les forces d’oppression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer » (Gilles Deleuze).

 

Lundi 2 juillet 2007 1 02 /07 /Juil /2007 23:59

 





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Par ADRI 

L’abruti lambda, moi aussi donc (et j’ai la prétention d’avoir été un abruti plus souvent qu’à mon tour), vous le dira : les crimes nazis sont incompréhensibles, choquants, inimaginables, une nécrose atroce et surprenante sur la face de notre « belle » civilisation occidentale. Quelque chose sur lequel on ne pourra jamais apposer le sceau de la logique, de la déduction. Un trou noir de la raison.

Il n’en est rien. C’est juste qu’il est largement plus confortable de dresser entre soi et l’innommable le mur de l’incompréhension. Ce qu’Enzo Traverso démontre parfaitement.
 
Le postulat de ce livre ? Montrer comment Auschwitz se révèle le rejeton des idéologies du 19ème siècle, de la colonisation et de ses massacres, du nationalisme, de l’idéologie pénitentiaire, de l’industrialisation et du Taylorisme. Attention, que l’on se comprenne bien, pas le rejeton légitime, logique et inévitable mais une des nombreuses possibilités au vu du patrimoine génétique des parents. Rien d’inexplicable donc.
 
 
Tout commence par la métamorphose du symbole du pouvoir absolu de l’Etat sur les individus, la peine capitale. Quand ce joyeux luron de Guillotin importe d’Italie l’engin qui gardera son nom au chaud pour la postérité, il aurait mieux fait de se couper une jambe. Car il transforme alors un acte cruel d’expiation collective appliquée par la main de l’homme en une élimination impersonnelle opérée par la machine au nom du respect de valeurs humanistes. Pas de douleurs, propre et sans bavure. Certains n’oublieront pas la leçon.

Ajoutez à cela une pincée de transformation aseptisée de l’univers carcéral. De fait, il se développe et se perfectionne de manière à devenir un laboratoire discret des nouvelles méthodes de coercition. Les work-houses Anglaises, véritables machines à créer du cadavre de marginal, de prostituées et d’enfant, par le travail forcé dans des conditions inhumaine, préfigurent très tôt le visage moderne de la prison. L’objectif faussement louable de « réinsertion » transforme la prison en un lieu de « production et de dressage ». Et le reste du monde occidental ne tarde pas à emboîter le pas à l’Angleterre (cf. prison de Clairvaux sous la Monarchie de Juillet).

A cela s’ajoute la délocalisation des abattoirs en périphéries des grandes villes. La chair animale est produite industriellement, loin des regards, loin des consciences. Rejet de l’acte de mort dans les limbes, « carnages pasteurisés » (Alain Corbin). Auschwitz, pour reprendre ce symbole de l’Holocauste, était autant un établissement destiné à partir de 1942 à fournir une main-d’œuvre bon marché et corvéable à loisir, qu’une usine de mort dont les abattoirs modernes semblent préfigurer le macabre fonctionnement : similitude de conception lié à un objectif de rendement maximal, logique industrielle, le tout situé en périphérie des centres urbains.
 
Et maintenant retour au lycée, lecteur incrédule, réponds à cette question : qu’est-ce que la révolution industrielle ?
Bon, je répond à ta place : c’est la division du travail, l’homme machine, l’idéal de l’ouvrier chimpanzé dans un encadrement de type militaire. C’est la hiérarchisation nette aussi, et par voie de conséquence, une bureaucratie exponentielle.
Interpénétration des cadres pendant la Grande Guerre : Taylor rêvait d’une industrie gérée comme une caserne, la guerre devient industrielle. En bref, des hommes dépossédés de toute vision globale, soumis à une discipline de fer, décimé par milliers. C’est la fin des guerres héroïques et le début des guerres industrielles qui produisent du cadavre à la brouette grâce aux multiples innovations techniques : gaz, mitrailleuses, obus. Les soldats ne se battent pas, ils meurent. Une bonne citation valant toujours mieux qu’une longue paraphrase : Ernst Jünger : « les pays se sont transformés en gigantesques usines produisant des armées à la chaîne afin d’être en mesure, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, de les envoyer au front où un processus sanglant de consommation, là encore complètement mécanisé, jouait le rôle du marché ».
 
Autre prémisse à l’horreur nazie, la colonisation. Pour désamorcer toute tentation de réfutation par la doctrine rancie des bienfaits de l’impérialisme raciste, commençons par une citation d’E. Caillot : « C’est la loi implacable de la nature contre laquelle rien ne prévaut, ainsi que l’a maintes fois établi l’histoire. La race polynésienne […] doit donc laisser la place à d’autres qui valent mieux qu’elle et disparaître. A sa mort, la civilisation ne perdra rien. » Ce qui est exprimé là n’est pas un sentiment isolé et se traduit militairement par des politiques d’extermination (c’est prouvé, chiffré et pour plus de détail, t’as qu’à lire le livre). Outre que les guerres coloniales constituent une préfiguration des guerres d’extermination, elles participent aussi d’un darwinisme social qui affirme une hiérarchie des races (ce en quoi le grand Darwin lui-même n’est pas totalement innocent). Hitler lui-même fera des références constantes aux politiques coloniales pour établir son plan d’occupation d’Europe centrale. Et revendiquera cette filiation (notamment l’attitude de l’empire britannique à l’égard de l’Inde).
 
L’antisémitisme n’est lui aussi pas une particularité allemande mais une position largement partagée en France et dans le monde anglo-saxon. Notamment par le fait qu’anticapitalisme et antisémitisme deviennent pratiquement inséparables dans l’imaginaire collectif. Le juif devient une entité représentative de la « Zivilisation » : internationaliste, marchand. L’antisémitisme est alors autant le fait des conservateurs que des socialistes.
Le nationalisme fait de ce nouveau système capitaliste la raison du déclin de l’occident, sans valeurs, sans héroïsmes, où les « seigneurs de la loi soumettaient le roi » (Carl Schmitt). Le juif représente les concepts de légalité et d’égalité auquel s’oppose le nationalisme « völkisch » au nom de la légitimité et de l’homogénéité. Les juifs sont rendus responsables des travers de la société moderne, et cela aussi bien en France qu’en Allemagne. Drumont, à la fin du XIXème siècle est un des premiers à opposer le type juif, parasite, au type aryen, créateur. C’est cet antisémitisme allié au Darwinisme social et à l’idée de la dégénérescence de la race occidentale qui opère le glissement vers le Nazisme.
L’eugénisme est alors une pratique largement approuvée par les milieux scientifiques, l’hérédité des dégénérescences est scientifiquement garantie. Preuve en est la stérilisation forcée des malades mentaux mise en place aux Etats-Unis dans l’Indiana en 1907. La pratique se généralise d’abord aux Etats-Unis avant d’être appliquée de manière similaire dans les années 1920 en Suisse, en Suède, en Norvège et au Danemark avec l’aval de la communauté scientifique. Cette idée d’une sélection artificielle menant à une purification de la race n’est donc en rien une invention nazie. Son reflet dans le miroir déformant du nazisme est « l’opération T4 » visant à l’extermination des malades mentaux ; la stérilisation forcée des bâtards de la Ruhr, métis de mère allemande et de père noir conçus pendant l’occupation française ou encore le plan de stérilisation à grande échelle des peuples slaves. Le leitmotiv est le même : purification des gênes, de la race.
 
Le nazisme sous la plume d’Ernst Nolte – historien allemand ayant posé la montée du nazisme comme réaction viscérale d’une société face à l’avancée du communisme en Europe ; copier les pratiques de l’ennemi pour mieux l’annihiler – s’est figé en une réaction paradoxale de répulsion/attirance pour le bolchevisme. Attirance car il en copie les méthodes à travers les camps, répulsion car il émane de la peur que le communisme suscite. Cette explication mono causale par le traumatisme allemand face à la révolution d’Octobre 1917, à la révolution Spartakiste et à la République des Conseils est très largement insuffisante. 
Dès la fin du 19ème siècle et après la Révolution Française émerge la mythologie des classes laborieuses comme classes dangereuses. Ce racisme de classe représente les classes ouvrières comme des résidus barbares au sein des nations civilisées. Les ouvrages de Burke et de Le Bon tentent de démontrer le caractère sauvage, incontrôlable, en un mot primitif, des foules. La rhétorique appliquée pour justifier les massacres perpétrés au nom de la civilisation chez les « sauvages » pendant les guerres de colonisation (les premiers camps de concentration sont crées en Afrique du sud au début du 20ème siècle, pendant la guerre des Boers) est désormais appliquée à une frange de la population des pays « civilisés ».
Ainsi, la répression méthodique et sanglante de la Commune fit entre 10 000 et 30 000 morts. Quoique « léger » face aux génocides à venir, le massacre fut planifié et exécuté en appliquant une méthodologie très précise : regroupement, tri, exécution… opérations appliquées par des unités différentes de manière à ce que personne ne se rende compte de l’ampleur de la tuerie, ni n’en porte la responsabilité totale.
Au tournant du siècle, le monde scientifique et politique fait consensus sur l’existence de gênes de résistance à l’autorité, d’anarchisme, de barbarie ; comme une tare héréditaire qu’il faudrait éradiquer dans une perspective d’hygiène raciale. Les révolutions et autres mouvements de foule sont une pathologie, une maladie de la société à éradiquer.
 
Cependant la peur manifeste des classes bourgeoises et dirigeantes face au péril rouge a d’autant plus d’importance que dans les esprits - cette fois, de manière moins visible en France qu’en Allemagne - les juifs sont associés aux mouvements révolutionnaires. Conséquence partielle de la présence massive de juifs dans les révolutions et mouvements sociaux : Marx, Trotski, Bela Kun, Rosa Luxembourg, Emma Goldmann…
En 1920, Winston Churchill, par la suite grand héros de la guerre contre l’hydre nazie voit en eux une « conjuration mondiale visant à renverser la civilisation ». Dès cette époque, la symbiose du « judéo-bolchévisme », chiffon rouge agité par tout nationaliste qui se respecte, est déjà faite. Lors de la campagne de Russie, les Einsatzgruppen suivant l’avancée de la Wehrmart seront chargés d’éliminer systématiquement les juifs au même titre que les commissaires du parti.
 
 
A la lecture de ce livre, les atrocités nazies apparaissent comme une synthèse de ce que notre civilisation porte de pire en elle. Mais aussi comme un passage obligé pour des sociétés construisant sur la longueur des instruments de contrôle et d’oppression, d’exclusion et de repli. J’ai laborieusement essayé de rendre compte d’un raisonnement évidemment mieux formulé dans le livre. Notez que c’est la première fois que je relis un livre immédiatement après en avoir lu la dernière ligne. Ce n’est pas rien.
 
  
Ps: ce livre m’a fait repenser à « la mort est mon métier » de Robert Merle, roman génial qui, à mon sens, complète assez bien l’essai de Traverso. A lire également, donc.
  

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  La Fabrique
9 euros
  
 
ZAPA tient à saluer l'apparition du sémillant Adri, guest-star improbable, en ces pages. Et à lui décerner par présente la légion d'honneur zapatienne à titre amical. Sonnez hérauts et trompettes !
 
Par lémi - Publié dans : Zapathèque
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Dimanche 24 juin 2007 7 24 /06 /Juin /2007 12:39
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miss-h--lium-premier-mai-2.jpg Combien de fois, le premier mai, ou dans une manif libertaire, on a suivi leur char en sautillant pour éviter la morosité ambiante ? On sait pas trop. Beaucoup, en tout cas. Parce qu’au milieu des slogans mous, des sandwichs merguez et des gentils lycéens, Miss Hélium, groupe anacho punk sur fond de beats hardcore, détonnait vraiment. On a aussi eu le plaisir de les croiser dans des squats punk et autres teufs perdues dans la foret, avec toujours le même déferlement sonore frénétique sur fond de slogans jouissifs – « Attaque la banque mondiale ! »
Miss Hélium ne fait généralement pas dans la dentelle, musicalement comme politiquement. Radicalité assumée par le chanteur du groupe, TOF, qui a accepté de répondre à nos questions. Sur le sens de la démarche musicale et politique de Miss Hélium, sur la très peu reluisante situation présente ou sur les nombreuses prises de position du groupe sur des sujets divers. Le moins qu’on puisse dire est qu’il s’est prêté à l'exercice avec sérieux. ZAPA l’en remercie chaleureusement.
 
 
 
 
Fin mai 2007 
    
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Tu étais dans la rue le 6 mai au soir ?
Non. J'étais en Suisse assis dans un canapé à regarder le cauchemar de l'élection du Sarkonazy à la télé, en digérant les restes du méga-repas de famille en l'honneur des 100 ans de ma grand-mère... Comme quoi, la révolution, parfois, peut attendre... Le lendemain, le 7 mai, j'étais à Paris et j'ai hésité à me rendre à Bastille pour l'émeute du soir, mais finalement, aidé par la pluie, les mauvaises nouvelles du front et une légère lassitude de la quarantaine approchante (syndrome du vieux schnock), je suis rentré dans ma petite maison perdue dans la campagne française. J'avoue qu'en ce moment, je me pose beaucoup de questions sur mon avenir dans ce monde de fou. Et dans le doute, je m'abstiens en attendant de trouver une voie convenable...
 
La chanson la plus connue de miss Hélium, « Tolérance Zéro », est une dénonciation en règle de tout ce qui apparentait Sarkozy à l’extrême droite en tant que ministre de l’intérieur : omniprésence policière, emprunt aux américains de l’idée de sévir le plus fortement possible contre toute forme de délinquance, abandon de toute idée de travail social en amont, discriminations raciales… Le message était clair, Sarko est un facho. Maintenant que Sarkozy est président, est ce que tu penses que ces relents d’extrême droite vont se généraliser ? Ou qu’il va se faire plus consensuel et d’avancer masqué ?
Je pense que le discours fascisant du président va décomplexer la droite et l'extrême droite, et se généraliser comme discours dominant. On va donc entendre de plus en plus de propos malsains au sein même de la population et les tensions sociales vont s'accroître. Quand Sarko était ministre de l'intérieur, on a vu la police se lâcher sur les racailles et autres bouc émissaires. Le résultat fut une recrudescence des violences policières qui menèrent tout naturellement aux émeutes des banlieues. Il n'y a donc aucune raison que cela se passe autement aujurd'hui, à la différence près que cette fois, ce n'est pas juste la police qui va se décomplexer, mais toute la population ! De plus, Sarkozy est un véritable Gourou. J'ai compris ça le soir des élections en écoutant et en voyant tous ses fans, notamment Jonnhy Halliday qui s'est exprimé d'une manière exceptionnelle, comme un adepte de secte encenserait son gourou, les yeux dans le vague et le sourire béat. Les gens qui parlent en bien de Sarkozy se transforment en adeptes ensorcelés! D'ailleurs, le nombre des transfuges et la capacité de rassembler autour de lui des personnalités si différentes sont des indicateurs de sa puissance. En plus, l'année prochaine, Sarkozy sera le président de l'Europe, et son discours facho-libéral ("travaillez plus, pour gagner plus", "la France qui se lève tôt" contre "la France des fainéants-profiteurs qui se lève tard", "Tolérance zéro", "immigration choisie", ...) sera entendu de tous les européens et résonnera fort dans les cerveau des libéraux, des travailleurs lobomisés, des fachos et/ou nationalistes. Quand on apprend aujourd'hui, que les partis néo-nazis allemand (ouvertement pro-hitlérien) sont tolérés et font jusqu'à 7% aux élections dans certaines communes, sans parler de la montée générale de l'extrême droite en Europe (Italie avec la Lega, Autriche, Suisse et ses 28% pour l'UDC, Hollande, Belgique, ... bref partout!), on a de quoi s'inquiéter !
Si aucune résistance sérieuse ne s'organise, on peut déjà se préparer à la renaissance du démon fasciste européen qui, jusqu'à hier, somnolait encore doucement dans les cerveaux de nos contemporains. Comme je le répète presque à chaque concert pendant la chanson "Tolérance zéro", l'anti-fascisme est un combat au quotidien et si on ne le mène pas, ça va mal finir!
 
Lors de la manifestation du premier mai, tu semblais presque te réjouir de la victoire annoncée de Sarkozy, dans la mesure où elle contribuerait à tes yeux à faire tomber plus rapidement un système politique décrépit. Avec le recul, est ce que tu penses vraiment que la victoire de Sarkozy va déboucher sur un mouvement de contestation de masse ?
Pour ceux qui veulent entendre les conneries que j'ai dite dans le micro le 1er mai (et voir une chouette vidéo de « Tolérance zéro » en live): 
http://www.dailymotion.com/video/x20eoi_miss-helium-tolerance-zero-live
D'abord, je ne me suis jamais réjouis de la victoire annoncée de Sarkozy car je ne crois pas qu'elle fera tomber plus rapidement ce système politique décrépit. Néanmoins, je suis convaincu qu'il va bientôt y avoir un mouvement de contestation de masse mais je crains que ce mouvement n'arrive pas à changer le fond des choses. En effet, le discours des français bons travailleurs qui se lèvent tôt contre les méchants immigrés racailles au RMI qui se lèvent tard, reste très fort dans la tête des esclaves lobotomisés par la télé et je crains que malgré un fort mouvement anti-Sarkonazy, le dernier mot revienne à la majorité fascisante du peuple qui s'unira avec la police pour écraser le mouvement de rebellion (contre-manif, milice, menace et agression, torture dans les commissariat et peine de prison exemplaire...). Je suis donc plutôt pessimiste quant au résultat de la prochaine contestation de masse.
 
Tes textes appellent souvent à un renversement des institutions par l’insurrection populaire. Tu crois aux vertus de l’insurrection armée ?
Oui, évidement. Même si je crois que l'insurrection non-violente a encore plus de vertus! Mais quand on est français, on ne peux pas nier que l'insurrection armée a des vertus, sinon on doit rejeter l'héritage de la révolution française! On a pas coupé la tête du roi dans l'amour fraternel des classes! Nelson Mandela, qui fut traité comme un dangereux terroriste, est devenu président de son pays avec les applaudissements de la communauté internationale, 30 ans après avoir appelé à la lutte armée ! En fait, l'insurrection armée peut devenir nécessaire quand le pouvoir se maintient de manière violente et injuste, ou, lors du jour J, quand les riches décident d'utiliser l'armée (et les milices) pour défendre leurs intérêts. Je tiens quand même à souligner qu'il y a aussi eu des révolutions non-violentes (ou presque), comme en Inde avec Gandhi, ou en Russie et dans les pays de l'Est lors de la chute du communisme. Mais ces révolutions presque sans violence ont toujours eu lieu dans des pays où le système dominant s'effondrait déjà partiellement de lui-même. Donc je crois aux très nombreuses vertus de la non-violence (et je suis un adepte de cette méthode), mais quand l'injustice est trop grande et trop fermement maintenue par un système cruel, la violence a aussi ses vertus, le temps du changement de pouvoir...
 
On a l’impression depuis le CPE qu’une frange de la jeunesse s’est radicalisée et qu’un tabou est en train de tomber, celui de la violence dans les manifs. Tu partages ce point de vue ?
J'ai quarante ans et j'ai toujours vu de la violence dans les manifs. Plus jeune, j'ai participé à des violences dans les manifs et même si cela ne m'a pas vraiment convenu, je comprend ceux qui le font et je suis sur que c'est un baromètre important pour la stabilité du pouvoir. Maintenant, je pense qu'il vaut mieux avoir une manif de 100 000 personnes non-violentes (mais déterminées dans la durée) plutôt que 1 000 personnes dans une émeute violente (mais brève car rapidement écrasée). Donc je préfère me concentrer sur les méthodes d'action et de communication pour arriver à réunir 100 000 personnes déterminées, plutôt qu'aller taper du CRS et revenir tout ensanglanté du commissariat avec la haine du flic... Mais je suis content d'apprendre qu'une partie de la jeunesse s'est radicalisée, car c'est le seul espoir d'un changement profond de société.
 
Il y a un discours assez répandu, à gauche aussi, qui a dépeint les manifestants comme anti-démocratiques. L’idée serait que les manifestants ne respectent pas la voie des urnes. Qu’est ce que tu réponds à ce genre de discours ?
D'abord, la démocratie n'est qu'un système unique de plus, avec une hiérarchie pyramidale comme la royauté ou la dictature. La seule différence, c'est que le peuple choisit son chef par la loterie des urnes au lieu de subir l'arrivée d'un nouveau chef par la loi du sang ou de la force. Pour moi, la démocratie, c'est de la merde, juste assez bonne pour donner une illusion de liberté aux esclaves-travailleurs et maintenir au pouvoir la clique maçonnique des riches capitalistes... Ensuite, les manifestants sont traités de mille choses (anti-démocratique, casseurs professionnels, extrémistes, ...) comme les résistants du nazisme ont été traités de terroristes par le président Pétain... Ceux qui contestent le système seront toujours traités des pires termes par ceux qui soutiennent le système (comme la gauche caviar par exemple) pour mieux les diaboliser. Mais ils seront considérés comme des héros quand le système sera renversé, comme les résistants en 1945 par exemple... En résumé, les discours du système ne sont que des mots qui n'ont de sens que lorsqu'il est en place, mais qui n'auront plus aucun sens quand il sera renversé.
 
Beaucoup de gens estiment que manifester maintenant serait un mauvais calcul, contribuant à donner encore plus de force au camp d’en face. En clair, j’entends énormément de gens dire que c’est contre productif : ils ne veulent pas manifester avant les premières mesures liberticides de Sarkozy, parce qu’ils estiment que ça servirait les desseins de la droite. Tu en penses quoi ?
Ceux qui disent ça sont des adeptes de la démocratie... Ils font de la « real politique ». Donc, sachant que les 80% de la population sont pro-démocratiques, il paraît clair qu'il vaut mieux respecter les urnes. Mais si on veut tenter d'interpeller les gens sur le sens de la démocratie et ses dangers (Hitler a été élu démocratiquement), il ne faut pas hésiter à aller manifester! En fait, il ne faut pas trop écouter les gens (real politique), mais écouter son coeur (ideal politique)!
 
Ce mouvement de contestation annoncé a semblé plutôt restreint finalement dans l’immédiat après élection. On peut dire (avec raison) que les médias ont étouffé la chose, mais reste qu’il n’y a pas eu cette déferlante de manifestants qu’on imaginait avant le 6 mai. C’est quoi la raison ? Est-ce que les gens n’y croient plus ? Si oui, tu penses qu’ils vont se réveiller ? 
La raison, c'est ta question précédente. Ceux qui sont allés manifester ne croient plus vraiment aux élections et à la démocratie. Ce sont les plus radicaux d'entre nous. Les autres, qui ont encore du respect pour la démocratie, ont plutôt tenu le discours des manifs contre-productives et préfèrent attendre les premiers faux pas du nouveau gouvernement pour descendre dans la rue. Je pense donc qu'il vont se réveiller à la première bonne occasion et que ça va faire un gros remue-ménage! Rendez-vous à la rentrée après la mise en place des nouvelles lois de la droite sarko-nazienne!
 
Qu’est ce que tu conseillerais à tous ceux qui refusent en bloc la politique réactionnaire et liberticide qui s’annonce, qui ne se reconnaissent dans aucun parti, voudraient s’engager, mais ne croient pas aux vertus d’une réaction violente ?
Ils doivent faire leur révolution individuelle pour entrer dans une résistance active! Cela signifie d'arrêter de nourrir le système par son travail et sa consommation, et de participer à tout ce qui lutte contre lui. Donc, il faut d'abord arrêter de travailler, pour avoir du temps libre nécessaire à la réflexion et au combat, puis, logiquement, arrêter de consommer pour ne plus être dépendant de l'argent. Enfin, mettre en pratique ses idéaux en participant à différents combats, pour trouver la bonne voie entre idéal et réalité...
 
Quant tu entends un futur président parler de « liquidation de l’héritage de mai 68 », de retour à « l’ordre moral », et du refus de la « culture de la repentance », tu réagis comment ? Tu penses que la politique réactionnaire et libérale est en train de prendre racine en France, ou est ce que ce n’est qu’une situation temporaire ?
Ce discours anti-68 est très dangereux car liberticide. Mais je pense que ça a surtout permis à Sarko de rallier massivement les vieux d'avant 68 à sa cause (75% des plus de 65 ans ont voté pour lui). Je pense donc que ce discours anti-68 est le dernier sursaut des vieux fachos d'avant 68. Heureusement, d'ici 20 ans, ils seront tous morts et les vieux seront alors de la génération post-68! Il y a donc un espoir, même si il est infime quand on voit Seguela voter Sarkozy ou Daniel Cohn-Bendit voter Bayrou... En fait, je pense que les idées réactionnaires fachos-libérales sont en train de reprendre racine, notamment parce que les vieux qui ont connu la guerre fasciste de 39-45 sont en train de disparaître et les nouveaux européens, qui n'ont pas connu l'enfer de la guerre, se laissent séduire à nouveau par le vieux démon national fasciste qui secoue régulièrement l'Europe. On dirait que dans la plupart des européens sommeille un démon prêt à s'éveiller quand un leader charismatique arrive à le décomplexer...
 
Je connais ta position sur Sarko, mais pas celle sur le PS. J’imagine qu’ils ne trouvent pas beaucoup plus grâce à tes yeux ?
Les politiciens des grands partis majoritaire sont les kapos du capital. La différence entre la gauche et la droite, c'est juste une nuance sur les méthodes d'exploitation et de contrôle du bétail humain. D'un côté, on pense qu'un peu de social rend heureux le peuple qui travaillera mieux (version PS), de l'autre, on pense qu'en serrant la vis et en favorisant les plus riches, le peuple travaillera plus (verion UMP). De toute façon, les chefs de ses partis fréquentent tous les même loges maçonniques et ils savent très bien que l'essentiel, c'est de maintenir cette société pyramidale en place, pour garantir les juteux salaires des classes dominantes...
 
Tu as voté au deuxième tour ?
Je ne vote jamais. Et si j'avais été contraint, j'aurais voté blanc.
 
Dans les autres candidats du premier tour, il y en avait qui avaient ta sympathie ou que tu as soutenus ? Bové, par exemple ?
Si on m'avait forcé à voter pour un candidat avec un flingue sur la tempe, j'aurais choisi José Bové évidement. C'était le seul candidat qui pouvait représenter le monde associatif et militant. En plus, c'est un adepte de la désobéissance civile, il a donc toute ma sympathie.
 
Y’a-t-il des médias autres qu’alternatifs qui trouvent grâce à tes yeux ? Libération, le Canard enchainé et Marianne, par exemple, ont étés plus virulents contre Sarko qu’on ne s’y attendait, en tout cas pour la fin de la campagne. 
Comme je suis pauvre, je n'achète pas la presse. Mais il y a sans doute des médias plus sympathiques que d'autres, voire plus « vrais » que d'autres. Aujourd'hui, le problème, c'est que tous les médias dominant sont dans les mains des mêmes personnes. L'info est donc parfaitement contrôlée et même si des petits médias ont encore un peu d'espace pour s'exprimer, il ne servent qu'à rassurer un peu ceux qui croient encore aux libertés démocratiques...   
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C'est quoi la position de Miss Hélium sur les drogues : libéralisation massive ? Ou bien, est que la question t’importe peu ? 
En temps qu'adepte des libertés individuelles, je suis évidement pour la légalisation de toutes les drogues! La prohibition est la cause principale des problèmes liés à la consommation de drogues (délinquance, consommation excessive, produits frelatés). J'ai d'ailleurs géré un coffee-shop en Suisse en 1997-8 où l'on vendait de l'herbe et du shit suisse (et bio...). Notre démarche était politique. Nous travaillions avec l'institut de prévention de la toxicomanie et des éducateurs de rues, pour mettre en place un système de vente qui respecte certaines règles de déontologie (pas de vente aux mineurs, limitation des quantités, prévention et information, ...). L'expérience a duré presque un an, mais nous avons été contraints (par la police) de fermer notre établissement, victime de notre succès... Ce mouvement pour la légalisation en Suisse a fini par s'effondrer (en 2003), suite aux élections qui ont porté le parti d'extrême droite suisse en tête, avec 28% des voix... En fait, le fond du problème des drogues, c'est qu'elles sont contre-productives. Un drogué ne désire pas travailler plus pour s'endetter plus et chanter la marseillaise le 14 juillet pendant le défilé militaire. La drogue (surtout le cannabis), ouvre l'esprit et renforce la conscience et la réflexion sur le monde. C'est très dangereux pour le système d'exploitation du bétail humain!
 
Miss hélium est un groupe qui refuse la marchandisation de sa musique : pas d’affiliation à la SACEM, mise à disposition de la musique gratuitement sur Internet… C’était évident dès le début pour vous ? Tu connais beaucoup d’autres groupes qui fonctionnent de la même manière ?
Il était évident dès le début que nous ne saurions jamais inscrit à la SACEM et que la musique serait offerte gratuitement sur le net. Miss Hélium, ce n'est pas de la musique business, c'est une arme de guerre contre le système. Malheureusement, il y a très peu de groupes qui sont dans cette démarche et ça me rend pessimiste sur l'avenir du monde... La plupart des musiciens rêvent (souvent en secret) de devenir des stars et de vivre pépères des rentes de la musique... Les stars du système sont des apprentis manipulateurs qui rêvent de convertir des cerveaux à leur musique pour les sucer doucement en leur vendant des disques et des places de concerts.
 
Tu seras à Rostock pour les manifestations contre le G 8 (du 2 au 8 juin) ?
Non. En ce moment, je suis dans une phase introspective et plutôt asociale... et je respecte les vagues de mon esprit...
 
Tu te reconnais dans ces mouvements internationaux de lutte contre le capitalisme triomphant et les idéologies réactionnaires ? 
J'ai de la peine à me reconnaître dans les mouvements militants. Je les soutiens car c'est très important qu'ils existent, mais je ne pourrais plus y participer (j'ai déjà donné, merci...). Je suis néanmoins un individu en lutte contre le capitalisme triomphant et les idéologies liberticides (comme le fascisme, le communisme et les religions).
 
Quand on regarde tes engagements, on a l’impression que tu es un peu sur tous les fronts : anarchisme via la CNT que tu cotoyes dans les manifs, écologie via des actions comme la « tournée au colza », alter mondialisme dans certaines de tes chansons, anti fascisme, refus de la marchandisation de la culture et de la logique marchande en générale… Il y a des combats qui te tiennent plus à coeur que d’autres ? Ou est ce que tout ça fait partie d’une approche contestataire systématique ?
Le combat qui me tient le plus à coeur, c'est de convaincre mes contemporains de la nécessité de la révolution libertaire individuelle. Cette révolution amène ensuite naturellement à prendre part à tous les combats que tu as cité dans ta question. En tant qu'individu en rebellion contre les injustices et le machiavélisme ambiant, je participe logiquement à toute contestation contre ce système de domination.
 
Dans les années 50’s, un des premiers slogans des situationnistes, repris pendant Mai 68, était : « ne travaillez jamais ! ». Tu adhères au message ?
Évidemment! C'est même l'axe central de ma vie! J'ai 40 ans et j'ai travaillé en tout 2 ans dans ma vie (par tranche de quelques mois ou à temps très partiel...) Il est clair que l'acte le plus basiquement révolutionnaire aujourd'hui, c'est le refus de l'esclavage du travail. Tout le système repose sur le travail fourni par les esclaves. Il n'y aura pas de véritable révolution tant que les gens continuent à accepter leur condition d'esclave (du travail, du confort, de l'énergie, ...)
 
C’est quoi la bande son parfaite pour faire la révolution ? Les Bérus ? Public Ennemy ? Mireille Mathieu massacrant la Marseillaise en duo avec Enrico Macias ?
Miss Hélium!
 
Et les bouquins parfaits pour convaincre les indécis, ceux qui hésitent à sauter le pas ?
Je ne connais aucun livre qui aie un tel pouvoir! Mais il y en a un qui m'a beaucoup marqué et que peu de monde connaît, écrit en 1844 par Max Stirner, qui s'appelle « l'unique et sa propriété » (extraits et bio sur le site géré par Miss Hélium, http://www.diogene.ch/article.php3?id_article=294.) C'est une ode à la liberté individuelle et une critique acerbe de tous les systèmes de domination de l'esprit. Bien que parfois un peu chiant à lire, ce livre donne de l'énergie révolutionnaire, sans faire l'apologie d'un idéal castrateur... Stirner fréquentait les mêmes café politiques que Marx, Hengels et Bakounine. Il est intéressant de constater qu'il a écrit ce livre révolutionnaire avant « le capital » de Marx, et sa vision libertaire individualiste n'a évidement pas créé d'émulation remarquable puisqu'aucun système de contrôle des masses n'y est proposé...
 
Tu penses quoi de « folklore de la zone mondiale », le label des Bérus ? Tu te reconnais dans leur approche ?
Pas trop, je n'adhère pas à la notion de gourou et disciples. Mais de toute façon, ils nous ignorent alors qu'on se connaît bien... En fait, je suis plutôt déçu par le monde dit « alternatif » qui n'arrive pas à s'unir un minimum pour mettre en place une résistance sérieuse à la domination capitaliste. Il y a trop d'ego, d'intérêt individuels et pas assez de conscience globale...
 
Le nom de votre premier Album est « vive la sporulation! ». Un peu comme si vous espériez que vos idées et chansons se propageraient à grande échelle, par des moyens détournés et sans le recours à l’industrie du disque et à ses techniques du marketing. J’imagine qu’Internet joue un grand rôle dans cette approche ?
Oui. C'est tout à fait ça. Le concept de Miss Hélium, c'est de donner les moyens à la musique de circuler librement donc gratuitement grâce à internet, puis de voir comment les choses évoluent, toutes seules, sans le support d'aucune publicités, majors, manager ou autres techniques de conquête du monde... C'est un peu comme une sporulation naturelle, quand le champignon lache ses spores dans le vent, seul la magie des éléments, associé à la puissance de la vie, lui permettent de s'accroître et donner vie à de nouvelles générations de champignons...
 
Je crois que vous avez toujours refusé de jouer dans des salles dites « normales ». Vous avez toujours privilégié les squats, les free parties, les manifs comme cadre de concert. C’était défini dès le départ ?
Ce n'est pas une question de stratégie. Ca fait très longtemps que je me bat contre le sytème A 20 ans, j'ai abandonné mes études pour ouvrir un squat et organiser des concerts. Depuis, j'ai passé de nombreuses années en squat. J'ai fréquenté les concerts sauvages, puis les free parties. J'ai aussi beaucoup manifesté... Pascal, le guitariste, a lui aussi bien connu les squats et les manifs. Il paraît donc normal que nous privilégions ces lieux et ces énergies. Mais nous n'avons jamais refusé de jouer dans les salles « normales »! Notre message est fait pour être balancé dans toutes les oreilles! Ce sont plutôt les salles « normales » qui nous refusent, sans doute parce que nous sommes trop engagés politiquement.
 
La notion de TAZ (Zone d’autonomie temporaire, notion théorisée par Hakim Bey dans l’essai du même nom, éditions de l’éclat) qui a longtemps fait partie de l’idéal des Free, tu en penses quoi ? Est-ce que cette idée de reconquérir temporairement des espaces autonomes t’apparaît comme une solution ? 
TAZ est un très bon livre. Il a permis de mettre un mot (TAZ) sur quelque chose qui a toujours existé. En effet, les espaces de totale liberté ne semblent pouvoir exister que de manière éphémère... Lorsqu'ils durent trop longtemps, soit ils se font détruire de l'intérieur avec les querelles intestines et l'intégration de nouveaux individus incompatibles avec cet espace de liberté, soit ils se font détruire de l'extérieur lorsque le système se sent menacé par trop de libertés (Espagne 1936, la commune de Paris, Kronstadt 1919...). En fait, le système veut détruire les êtres libres et autonomes . Alors, il est normal que ces individus libres cherchent des espaces pour vivre leur idéaux. Ils créent donc des zones d'autonomie, puis, pourchassées par les fous de l'ordre, ces zones finissent par disparaître, devenant ainsi temporaires, pour mieux réapparaître ailleurs, sous une autre forme, avec les mêmes individus... C'est juste parce que le système ne tolère pas la liberté qu'on ne peut pas créer des zones d'autonomie PERMANENTES, sinon, elles existeraient depuis très longtemps... D'ailleurs, ces zones d'autonomie permanentes ont existé, il y a longtemps, chez les aborigènes, indiens, inuites et autres tribus ancestrales, mais la civilisation moderne les a toutes détruites...
 
Quelles sont tes relations avec la scène hardcore/tekno ? Tu penses quoi de l’évolution des free-parties en France ? Est-ce que ça n’est pas aussi en train de se faire récupérer par le système ? 
Absolument. C'est toujours pareil. Au début du mouvement, il y a beaucoup d'énergie et de sincérité. Ceux qui y participent sont souvent de véritables guerriers, en totale rebellion contre le système. Mais cette énergie libertaire attire rapidement ceux qui rêvent d'être rebelles, mais qui ne le sont pas ! Alors, petit à petit, l'esprit qui a fait la force du mouvement, se perd, dilué par le nombre toujours grandissant d'êtres illusoires qui participent aux soirées. Quand la musique devient une mode, c'est la fin du mouvement et le début de la récupération par le système...Quand on a créé Miss Hélium, c'était pour aller jouer dans les free parties et balancer des discours engagés avec de l'énergie punk. Malheureusement, au moment où nous sortions de notre local avec notre premier set de 45 minutes, Sarkozy interdisait les free parties et mettait en place les gros teknivals sous contrôle... C'était justement la fin de la scène Hardcore/tekno qui commençait à se faire récupérer par la folie des grandeurs de ses propres acteurs...
Enfin, concernant l'évolution des free-parties en France, j'ai l'impression qu'il y en a de moins en moins. Les Teknivals ne ressemblent plus à grand chose. D'ailleurs, ça fait 2 ans qu'on y va plus... J'ai l'impression qu'on est dans un creux de vague et j'attends avec impatience l'émergence de quelque chose de neuf!
 
C’est quoi l’actualité de Miss Hélium ? Est-ce qu’il y a un nouveau CD de prévu ?
Non. Pour l'instant, il n' a rien de prévu. L'actualité, c'est peut-être qu'on va faire une grosse pause, parce qu'on est pas des musiciens professionnels et que la vie, c'est plein d'autres choses aussi! Mais je suis sur, qu'une de ces années, il y aura une suite à Miss Hélium, parce que je n'ai pas dit mon dernier mot, ni balancé mon dernier beat!
 
Quelque chose à ajouter qui te tient à coeur ?
J'aimerais pouvoir dire « oui à la vie! », mais le monde qui m'entoure me contraint à dire non à presque tout!
  
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Pour approfondir le sujet, ou écouter librement les chansons de Miss Hélium, ZAPA conseille d’aller trainer sur diogene.ch (en lien), bon site alternatif que TOF gérait déjà avant de monter Miss Hélium.   

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Par lémi - Publié dans : Zapa speech
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Jeudi 21 juin 2007 4 21 /06 /Juin /2007 20:47
 

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Le propos du Comité Invisible tient en peu de mots : la France, son système de valeur et son organisation sociale, traversent une période noire, voire pire. "Ce qu'il y a c'est une civilisation en état de mort clinique." Entre perte des repères généralisée et disparition logique de toute forme d’idéalisme, la seule solution, serait la révolte pure et simple. Sans chichis. 

 
L’impasse du présent. 
"sous quelque angle qu’on le prenne, le présent est sans issue. Ce n’est pas la moindre de ses vertus."

Les auteurs, regroupés sous un mystérieux et un chouia paranoïaque – il nous semble – "comité invisible", ont pris modèle sur les 7 cercles de l’enfer de Dante pour poser l’impasse du temps présent. Chaque cercle symbolise un domaine particulier de nos existences scellé du sceau de l’impasse absolue : l’impasse du rapport au soi, l’impasse des rapports sociaux, l’impasse de l’urbain, l’impasse politique, l’impasse écologique… Autant d’apories de nos sociétés disséquées, montrées sous un jour éminemment critique. Avec comme point de départ, base de lancement à la réflexion, les émeutes de novembre 2005, que les auteurs placent comme révélateur implacable de l’évidence de l’insurrection à venir : "l’incendie de 2005 n’en finit plus de projeter son ombre sur toutes nos consciences. Ces premiers feux de joie sont le baptême d’une décennie pleine de promesse."
 
Résumé et raccourci, ça donne :
Le système représentatif a fait son temps, n’est plus adapté, et de loin, aux réelles questions de notre temps. D’ailleurs qui croit encore à la politique ? et surtout aux politiques ? "De gauche à droite, c’est le même néant qui prend des poses de cador ou des airs de vierge, les mêmes têtes de gondole qui échangent leurs discours d’après les dernières trouvailles du service communication."
La société de consommation a modelé des individus hagards et désorientés, sans identité, courant après des besoins qu’on leur impose et ignorant ceux qui comptent vraiment.
Le tissu urbain est une vaste zone déshumanisée – "la métropole est cette mort simultanée de la ville et de la campagne" – , ou la Police – au sens large du terme – régit toute forme de vie sociale.
La vie en société n’en est plus une, c’est une vie en réseau, technologisée à outrance, dépouillée de toute forme de vie, "où l’on ne partage rien sinon des codes".
Le travail, matraqué partout en dernier rempart de la crise, est finalement méprisé autant que courtisé : "on déteste les patrons mais on veut à tout prix être employé. Avoir un travail est un honneur, et travailler est une marque de servilité. Bref : le parfait tableau clinique de l’hystérie".
le chiffon de l’économie et de la croissance à tout prix, agité depuis tant d’années, finit par apparaître pour ce qu’il est, un leurre pour décérébrés – "trente ans de chômage de masse, de ‘crise’, de croissance en berne, et l’on voudrait encore nous faire croire en l’économie (…) a force, on a compris ceci : ce n’est pas l’économie qui est en crise, c’est l’économie qui est la crise."
La catastrophe écologique conséquence des ravages du capitalisme effréné est désormais un atout dans la grande course au fric : "l’excitation morbide qui anime journalistes et publicitaires à chaque nouvelle preuve du réchauffement climatique dévoile le sourire d’acier du nouveau capitalisme vert."
 
On pourrait continuer longtemps la longue litanie de ce constat implacable. Parce que le livre saute habilement d’un sujet à l’autre, distillant des évidences qui toutes convergent vers le même point : l’impasse totale de notre temps, sa grande escroquerie, son emprise sur nos cerveaux. Et la nécessité d’une insurrection, rompant avec tout ce qui a pu préexister.
   
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Penser l'insurrection. 
"Il n’est pas question d’occuper, mais d’être le territoire."
 
Face à ce champ de ruines, tout est à reconstruire. S’indigner ne suffit plus. S’engager ne sert à rien. Et avec qui ? "Toutes les velléités de ‘faire de la politique autrement’ n’ont jamais contribué, à ce jour, qu’à l’extension indéfinie des pseudopodes étatiques". Il n’y a plus à attendre, surtout. Attendre, c’est déjà abdiquer. Il faut malmener le présent. La question ne devrait plus se poser en terme de gestion des problèmes, de solutions au cas par cas. La question appellerait une seule réponse : le refus de tout ce qui régit nos sociétés actuelles. En bloc. Refus du travail aliénant. Refus du diktat de la réussite sociale. Refus de l’omniprésence des forces sécuritaires.
Toute autre forme de résistance, composant avec les anciennes formes du passé serait dépassée, et surtout improductive au possible. Tout ce qui peut constituer un ‘milieu’ avec ses modes de pensée préexistants et intellectuellement coercitifs est à bannir : "tous les milieux sont contre-révolutionnaires, parce que leur unique affaire est de préserver leur mauvais confort."
Seule solution, une Commune, derechef : "Une commune se forme à chaque fois que quelques-uns, affranchis de la camisole individuelle, se prennent à ne compter que sur eux même et à confronter leur force à la réalité."
Les moyens du refus ? tout. Tout doit être prétexte à construire l’insurrection, à fonder la commune, à flouer le système. Incivilités, abattage du mobilier urbain, sabotage, arnaques, pillage…. Puis, quand l’insurrection sera là, la développer intelligemment, s’organiser, profiter des faiblesse de l’adversaire. Avec une règle d’or : "A chaque réseau ses points faibles, ses nœuds qu’il faut défaire, pour que la circulation s’arrête, pour que la toile implose." 
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A l’arrivée, malgré l’évidence du constat, beaucoup de choses nous dérangent dans ce texte. D’abord, le manque de rigueur journalistique à l’œuvre dans les démonstrations, l’impression de parfois voir colporté un tissu de rumeurs. Si certains faits – la plupart même –, sont irréfutables, d’autres ne sont que des suppositions. Posées en évidence, en axiomes indépassables, elles nous dérangent un tantinet.
Du livre transparaît aussi une certaine fascination malsaine pour la décrépitude du temps présent. Fascination pour les émeutiers de 2005 transformés ici en gavroches post modernes, en vengeurs de la république – la réalité nous semble assez éloignée.
Fascination pour tout ce qui peut constituer une récupération du système : fraude au RMI, glande au boulot… – profiter du système, n’est ce pas encore le conforter ? 
Fascination pour la révolte sous toute ses formes – on comprend – et amalgamation à tout va – on aime moins (non, Bassora et la Seine St Denis ne sont pas comparables, et de loin...) 
Fascination pour toute forme de réaction violente, quelle qu'elle soit – personnellement, on ne nous enlevera pas de l'idée que 40 cagoulés qui tendent une embuscade à 2 flics et les démolissent à la barre de fer sont des raclures que rien n'excuse.

Et aussi cette jouissance à voir qu’on est tombé aussi bas. A se délecter des bassesses de notre civilisation, à sa course folle vers toujours plus d’inhumanité. 
  
Donc, on n'adhère pas à l’intégralité du propos du Comité invisible (d’ailleurs, pourquoi cet anonymat ? Voudrait-on nous faire croire que se dévoiler constituerait un danger ?), et certaines choses  dérangent dans la démonstration tirée. Reste que d’autres nous semblent d’une justesse limpide. Et qu’amalgamées, elles forment un ensemble qui, s’il ne convainc pas entièrement, a du moins le mérite de remettre en question beaucoup de nos certitudes. Et de dépoussiérer des rengaines d’extrême extrême gauche qui parfois nous semblaient salement déconnectées de notre temps.
 
A lire, donc.




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La Fabrique éditions / 7 euros

 

Par lémi - Publié dans : Zapathèque
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Mercredi 20 juin 2007 3 20 /06 /Juin /2007 22:05
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La nouvelle est tombée aujourd’hui : Frantico a décidé d’arrêter son Blog, Nico Shark, exercice salutaire et réussi de zygomatisation de celui qui nous fait rarement rire (quoique, ses titubages éthyliques post Poutine au G 8…), notre éminent président. Frantico a également dévoilé sa vraie identité (même s'il prend un malin plaisir à continuer à brouiller les pistes), celle du dessinateur Lewis Trondheim, créateur de Lapinot et fer de lance de l’Association. Actualité oblige, ZAPA a souhaité poser quelques nouvelles questions à Lewis Trondheim après le soudain arrêt de son blog. Le créateur de Nico Shark ne s’est pas véritablement éternisé sur la question. Lapidaire, lapidaire. ZAPA aurait aimé connaître les raisons détaillées de cet arrêt soudain alors que l’affluence sur le blog restait impressionnante (désillusion politique ? sentiment d’inutilité ? Auto-censure ?), et ces raisons restent quelque peu brouillées. Mais bon, a titre de témoignage et de réaction à chaud, ZAPA les publie quand même.
 
 
 
 
Ressens tu encore la même crainte devant Sarkozy et les mesures à venir ? Ou bien, as tu l'impression que le message politique colporté par ton blog ne correspondait plus à la réalité ?
J'ai toujours la même crainte. Et je pense que ça va nous tomber sur les nez tranquillement, jour après jour.

Y aura t'il d'autres incursions de Lewis Trondheim sur des sujets politiques?
Il faudra lui demander, mais je ne crois pas qu'il ai jamais fait de politique.

Est ce que la fin de Nico Shark marque la fin d'une volonté de s'engager?
Non. Ma volonté de prendre des vacances.

Pourquoi avoir dévoilé l'identité de Frantico?
Je regrette qu'on ait su que j'étais Sébastien Lesage. Et Lewis Trondheim a été très sympa de jouer les rôles d'emberlificoteurs plutôt que de me jeter des tomates pourries pour pomper un peu son style.

On a parlé d'attaques informatiques sur ton blog, de gens, à priori de l'autre bord, qui n'appréciaient pas beaucoup ton humour. Ca consistait en quoi?
2 attaques début juin sur le serveur de Zanorg qui ont envoyé des milliers de calculs. Ça a donc bugué le temps que Kek remette de l'ordre là-dedans.
 
Tu as quelque chose à déclarer à tous ceux qui vont être frustrés de Nico Shark, ceux qui se consolaient de l'horreur politique en en rigolant sur ton blog ?
A vous de jouer.

Est ce qu’en abandonnant l’anti-sarkozysme, tu ne serais pas en train de te positionner sur l'arène politique ? Après Kouchner, Fadela Amara, Eric Besson, Martin Hirsch..., Lewis Trondheim au ministère de la culture ?
Lui, je crois qu'il est trop pantouflard.
Et moi, j'en ai rien à battre des ministères. 
La vraie vie se joue au quotidien tous les jours.
 
Par lémi - Publié dans : Zapa speech
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Samedi 16 juin 2007 6 16 /06 /Juin /2007 16:53

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Deuxième entretien avec l'éditeur et auteur Eric Hazan.
 
 
  
Juin 2007
 
Qu'est  ce qui, dans votre parcours personnel, vous a incité à fonder une maison d’édition très engagée comme La Fabrique ?   
J’ai un parcours un peu en dents de scie, enfin plutôt en épingle à cheveux, puisque j’ai été très longtemps chirurgien, jusqu’en 1983. En 1983, j’ai quitté la chirurgie pour reprendre la maison d’édition de mon père, les éditions Hazan, maison d’édition de livres d’art. J’ai fait fonctionner cette maison pendant 15 ans, jusqu’à la fin des années 1990. Et puis, malgré des livres excellents (je dirais même qu'ils devenaient de meilleurs en meilleurs), on a eu progressivement de plus en plus de dettes. Plus nous faisions de bons livres, plus nous étions endettés.
  
Dans le milieu du livre d’art, je crois que les livres des éditions Hazan étaient à l’époque considérés comme des exemples d’innovation.  
Oui. D’ailleurs on avait de la presse à l’époque, à la différence d’aujourd’hui… Mais à la fin, on était tellement endettés, qu’au bord du gouffre, on a dû se vendre à Hachette. Je suis resté chez Hachette pendant un petit moment, essentiellement pour m’assurer que l’équipe magnifique qui s’était réunie autour des éditions n’allait pas être jetée n’importe comment. Quand j’ai quitté cette maison d’édition d’art, je me suis dit que j’allais pouvoir peut être, dans une dernière partie de parcours, faire enfin ce qui, au fond, a toujours été mon moteur, c’est à dire de la politique. Et, par le biais de la Fabrique, on a une petite micro-place, dans ce qu’est vraiment la politique. Quand je dis la politique, c’est au sens ou l’entend Rancière dans La mésentente, dans lequel il fait la distinction entre le système de répartition des places et des richesses, qu’il appelle « la police », et la recherche de l’égalité de n’importe qui avec n’importe qui, qu’il appelle « la politique ».
  
Mais avant de fonder la Fabrique, vous étiez déjà quelqu’un que l’on pourrait qualifier de politiquement engagé ? Je pense par exemple à la guerre d’Algérie, durant laquelle vous étiez chirurgien là-bas.  
Peu de temps, en fait. Mais c’est vrai que j’ai fait partie des réseaux d’aide au FLN. Comme pas mal de médecins qui ont fait partie de ces réseaux, j’ai contribué à boucher les trous au moment du départ massif, total, des médecins français d’Algérie.
 
Vous n’avez pas été inquiété à l’époque, pour le rôle de porteur de valises que vous avez aussi joué ?  
Moi non. Des amis à moi, oui. Mais moi non.
 
Mais c’était quand même une activité potentiellement très dangereuse, non ?  
On pouvait pas savoir. Ca pouvait être dangereux, mais on ne pouvait pas deviner ce qu’on risquait. Les gens qui ont étés pris, finalement, ont étés rapidement amnistiés à l’indépendance. Mais on ne pouvait pas présumer de ce que ça risquait de devenir : on pouvait aussi penser que les gens en prison, ils allaient y passer 15 ans. Le gaullisme aujourd’hui, tout le monde en dit du bien, mais à l’époque, c’était pas un bien du tout…
 
Est ce qu’il y a des livres, dans votre parcours, qui vous ont particulièrement marqué intellectuellement, qui ont façonnés votre manière de penser ? 
Moi, tu sais, je suis un marxiste avant tout. Pas un dévot du marxisme, bien sûr, mais je me considère comme un marxiste. Et je crois que les gens qui, aujourd’hui, s’intéressent à la politique, croient qu’ils font de la politique – je parle de ceux qui se situent un peu de notre bord –, et qui n’ont pas de formation ou de culture marxiste, ce serait à peu près comme des psychologues/psychiatres qui auraient jamais lus Freud.
 
C’est à dire un non-sens ? 
Oui. Le marxisme, c’est une grille d’analyse. Faut pas le prendre comme le Coran. Mais c’est une manière de penser. Je pense que si l’on comprend pas que la lutte des classes continue de plus belle, on peut gober toutes les bêtises, on peut même devenir sarkozyste… Sans cette grille d’analyse, on comprend pas la situation, parce que dans ce cas, il n'y a plus de classes, plus d’ouvriers, plus de classes moyennes, plus de lutte des classes, et donc on se retrouve tous ensemble dans le grand consensus. C’est ça la pensée hégémonique aujourd’hui.
Si tu as une culture marxiste, tu peux pas donner dans ce panneau là.
 
D’une manière générale, l’héritage marxiste n’a pas vraiment le vent en poupe en ce moment… 
La semaine dernière, j’ai fait un entretien avec Jacques Rancière pour un ouvrage que je suis en train d’écrire. Un entretien pour parler du populisme, pour lui demander ce que c’était à ses yeux. Populisme, c’est un mot très vague, que les gens se jettent à la tête, des deux côtés. Pour lui, une grande partie de la pensée hégémonique de droite actuelle a été forgée par d’ex marxistes. Et je vois ce qu’il veut dire quand il affirme qu’au fond, une grande partie de cette espèce de pensée hégémonique de droite est un héritage dévoyé du léninisme. En particulier, justement, à propos du populisme. Le mépris, le caractère dépréciateur de ce mot, est déjà présent à l’origine chez Lénine, qui disait en substance : « les populistes russes, ceux d’avant la guerre de 14, vont au peuple, c’est à dire qu’ils vont aux couches les plus rétrogrades, alors que nous, les marxistes, les communistes, nous nous appuyions sur la classe ouvrière. On va pas chez les moujiks qui sont une espèce de poids lourd et mort qui ne fera jamais rien ». Au fond, ce mépris du peuple, de la masse des gens à qui « il faut dire et expliquer les chose sinon ils comprennent rien », c’est un héritage dévoyé du léninisme.
 
Pour revenir à votre actualité, deux des ouvrages que vous venez de publier à La fabrique : maintenant il faut des armes de Blanqui et l’insurrection qui vient signé par un mystérieux comité invisible, portent en eux un message de résistance assez violent, message qui semble marquer une radicalisation de votre approche. Sur votre site Internet  vous semblez réfuter cette interprétation (« certains pourraient penser que la Fabrique s’est constituée en base arrière de la lutte armée à Paris, rue Rébeval »). C’est quoi votre position, finalement ? 
C’est pas nous qui nous radicalisons, c’est les autres qui se radicalisent. Nous on a toujours été sur des positions claires par rapport à la guerre civile. J’ai écrit un livre qui s’appelle Chroniques de la guerre civile il y a maintenant 4 ans. Quand je l’ai écrit, tout le monde me demandait : « mais de quelle guerre civile tu parles ? t’es fou ? de quoi parles-tu ? » Et aujourd’hui, même Georges Marcel parle de guerre civile. C’est évident aux yeux de tout le monde maintenant. Nous, on a toujours dit qu’il y avait une guerre civile, et on a toujours choisi notre camp, dans cette guerre civile. C’est les autres qui se radicalisent, qui nous obligent à réagir. Faut pas oublier qu'en face, la situation par rapport à il y a un an, est très différente.
 
 
Oui, et c’est vrai que finalement, par rapport à cette radicalisation, les événements semblent vous donner raison. Cette radicalisation, on la comprend. A titre d’exemple, je sais que quand je parle de manifestations contre le pouvoir en place aux gens que je connais, on m’oppose que c’est anti-démocratique, que les urnes ont parlées. 
Oui. Il y a un consensus qui nous ramène très très loin en arrière. Peut être au coup d’état gaulliste de 1958, qui avait crée une situation de ce type, où on ne pouvait plus protester.
 
Sinon, on était la « chienlit » ? 
Oui, c’est ça. Le 13 mai 58, le coup d’état de de Gaulle, avec la constitution votée à l’automne, il y avait vraiment une adhésion totale, sub-totale du peuple.
 
Pour en revenir à la situation actuelle, vous pensez que cet état de grâce électoral pour Sarkozy et la droite, et en même temps d’état de catastrophe pour les gens gauchistes, idéalistes ou humanistes, va se perpétuer ? Ou alors vous croyez à une réaction ? 
Je crois surtout qu’à un moment donné, ils vont se prendre les pieds dans le tapis. Je pense qu’ils ne vont pas arriver à faire ce qu’ils disent. Ils vont se heurter au principe de réalité. Il y a un grand écart entre les annonces et la réalité. Là, ils sont en train de faire des chèques. A un moment donné, ils vont rencontrer de très grosses difficultés. Je pense que ce pouvoir va au devant de très grandes difficultés. Ca va demander du temps, mais je pense que c’est face à cette difficulté qu’il y aura de la réaction. Je pense pas qu’il y aura de réaction idéologique. Sauf s’ils font des conneries. Il y a une chose qui est un peu frappante en ce moment, c’est que les journalistes se rebiffent, en tout cas certains. Les journalistes du Courrier International, les journalistes du Journal du Dimanche, les journalistes d’Europe 1 qui ont failli faire grève...Si les gouvernants vont dans ce sens, si ils essayent sous couvert d’efficacité, de lutte anti-terroriste, de tolérance zéro etc. d’instaurer un régime véritablement autoritaire, ce qui n’est pas encore tout à fait le cas, dans ce cas, on ne sait pas ce qui peut se passer. Là, il peut y avoir une réaction vraiment politique et vraiment violente.Mais à mon avis, comme ce ne sont pas des imbéciles, ils ne le feront pas. Ils n’en ont pas besoin. Un régime autoritaire, – ne parlons pas de fascisme, c’est un plaquage de mots vide de sens, faut pas déconner… – c’est coûteux en image, c’est coûteux en énergie, c’est coûteux en beaucoup de choses. Et à mon avis, ils ne le feront pas. Donc, je pense qu’il n’y aura pas de réactions de type vraiment politiques. Il y aura forcément, je crois, dans un avenir d’un an et demi, deux ans, quant il sera manifeste qu’ils n’arrivent pas à faire ce qu’ils veulent, une réaction. Là ça va bouger. 
 
Je me rappelle avoir discuté avec vous avant les élections (cf. premier entretien), et vous m’aviez dit qu’à votre avis, la situation politique continuerait à s’aggraver, jusqu’à ce qu’il y ait une réaction. Et je crois pas que vous disiez ça au sens de « ils vont se planter économiquement », vous le disiez plutôt au sens de réaction d’ordre politique et idéologique.
Aujourd’hui, c’est vrai que je changerais d’avis. J’aurais du mal à croire à ce que j’ai dit. Parce que l’équipe en place est très forte. Lui surtout, il est très fort. Il va arriver à embobiner les gens jusqu’à ce que l’évidence se fasse, que ça marche pas son truc.
 
Mais est ce que son approche du pouvoir et des médias, sa gestion de son image ne risque pas de coloniser les esprits ? De finalement repousser cette évidence quant elle sera là ? J’ai l’impression qu’il est installé pour très longtemps. Et les discours que j’entends, de gauche comme de droite, me confortent dans cette idée. La virulence anti-sarko d’avant les élections semble déjà avoir disparue. 
Je trouve qu'il y a quand même pas mal de gens qui se rebiffent. Dans des milieux très divers, les magistrats, par exemple. Les deux syndicats de magistrats ont râlé, y compris l’USM qui est plutôt de centre droit, contre les projets d’abaissement de la majorité pénale de 18 à 16 ans et sur le projet de peine plancher. Ils se rebiffent, disent que ça va remplir les prisons, que c’est un désastre. Et c’est pas des voix isolées. On sent qu’il y a, dans des milieux très traditionnels, un agacement.
 
De peur de voir les politiques empiéter sur leur territoire ? 
Oui. Les magistrats sont encore très Montesquieu… La séparation du judiciaire et du politique, ça reste une idée fondamentale pour eux.
 
Le 6 mai au soir, quelle a été votre réaction ?   
Ma position personnelle, c’est que la ligne de front de la guerre civile ne passe pas entre la droite ou la gauche parlementaire. Ce jeu politique, ces élections, prennent place de l’autre côté de la ligne de front.C’est vrai que dans cette bagarre électorale, c’est le plus dangereux pour nous qui a gagné. A cet égard, c’est embêtant. Mais c’est pas nous qui avons perdu. Personnellement, j’ai quand même voté. En me disant, comme beaucoup de gens, « vaut mieux que ce soit pas lui ». Parce que dans ce théâtre d’ombres, dans ce jeu de connivences, il vaut quand même mieux que ce soit les moins toxiques qui soient aux manettes. Pour moi ce n'est pas une catastrophe, c’est un épisode fâcheux.
 
Et cette ligne de front dont vous parlez, elle passerait où ? 
Je pense qu’il y a une notion qui est aujourd’hui soigneusement écartée du langage et de la pensée hégémonique, c’est celle de peuple. Peuple au sens de démos, de sujet politique. Je pense que dans l’ensemble, ce démos, le porteur de l’idée que le but est d’arriver à l’égalité de n’importe qui avec n’importe qui, c’est lui qui est de mon côté de la ligne de front. Et tous les autres, que ce soient les verts ou De Villiers, pour moi, ils sont de l’autre côté. 
 
Dans ce cas, on peut en revenir à Marx : est ce que cette ligne de front ne serait pas essentiellement une démarcation d’ordre économique, entre les possédants et les autres, les exploité ? 
Ce serait un peu trop simple. Il y a quand même une subjectivation à faire. Les exploités ont beaucoup votés Sarkozy. Par exemple, un petit retraité qui vit aujourd’hui avec 1100 euros par mois, c’est un exploité. Presque par nature. Mais on a vu que c’est ces gens là qui ont fait gagner Sarkozy. Parce que c’est des gens qui ont peur. Dans la guerre civile, ils sont plutôt de l’autre côté. Donc tu ne peux pas faire une superposition absolue de la position économique des gens et de leur place dans la guerre civile. Il faut une subjectivation pour être du côté des nôtres dans la guerre civile.
 
Cette guerre civile dont vous parlez, vous en avez tiré un récit, donc, Chronique de la guerre civile. C’est finalement une vision assez radicale des choses, que beaucoup trouvent un peu choquante.
Je pense que les événements actuels me donnent plus que jamais raison. D’ailleurs je suis en train d’écrire la suite. Quelque chose qui va s’appeler : changement de propriétaire, la guerre civile continue. Pour mieux comprendre ce point de vue, je te conseille de lire le livre qu’on vient de sortir, L’insurrection qui vient *. 

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Il y a un autre ouvrage que vous venez de sortir à La Fabrique, c’est Maintenant il faut des armes, un recueil de textes du révolutionnaire du 19ème siècle, Blanqui. Vous pensez que ses analyses sont transposables à la situation actuelle ? 
Oui, ça a une grande actualité. Mais dans Robespierre aussi il y a des passages d’une extrême actualité. Il y a une pensée de la domination, une pensée de l’émancipation, qui  forme une espèce d’invariant. Evidemment, c’est plus les mêmes choses, mais la manière de penser reste pertinente. Si on disait que tout est relatif à l’époque, Platon, Spinoza, etc. seraient invalidé. Il y a dans la pensée des choses qui constituent une base invariante, même si on ne doit pas les extraire de leur contexte. Donc, Robespierre, Blanqui, Marx, Lénine etc. nous parlent toujours de nous, et avec pertinence.
  

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Ce livre de Blanqui, maintenant il faut des armes, semble avoir paradoxalement une forte actualité. Il me semble qu’en ce moment de plus en plus de gens songent à la lutte armée comme dernier recours. Parce que l’engagement traditionnel en politique leur semble tout simplement périmé, hors de propos. 
On voit bien, vers quelque pays ou système qu’on se tourne, que la représentation parlementaire, la délégation de pouvoir, ne fonctionne plus. Ca n’a plus de crédibilité.
 
La solution à ça ? 
J’ai pas de solution. Pour deux raisons.Premièrement, je considère que c’est pas à ma génération de faire ça. Ma génération, sa tâche, c’est un travail de sape de l’ordre existant. Et deuxièmement je pense que c’est une erreur que de penser à trouver des solutions avant de faire basculer le système. C’est dans l’action que se dessinent les solutions. Je sais que c’est pas du tout léniniste ce que je dis. C’est très blanquiste. La révolution, il ne faut pas la penser comme une révolution de type bourgeois, comme l’a étée finalement celle d'Octobre 1917, c’est à dire la prise des palais gouvernementaux et la mainmise sur l’appareil d’état. C’est plus ça la question. Plus personne n’y croit. C’est du passé. Plus personne ne croit en la révolution parce que dans la tête des gens, la révolution a cette forme là, qui n’est plus crédible.
Je pense que lors de la bascule – appelons ça révolution quand même –, au moment où cet ordre qui nous est imposé va imploser, un peu comme a implosé le système soviétique, ce jour là, les idées des gens se mettront à s’accélérer. Et c’est à ce moment là que les solutions seront trouvées. Si on essaye de trop les peaufiner dès maintenant, ça va reconstituer des partis, des trucs, des machins, qui sont aussi des institutions du passé.
  
Dans LQR, la propagande du quotidien (éditions Raisons d’Agir), vous avez démontré l’irruption d’un langage libéral (LQR, Lingua Quinta Republica, langue de la cinquième république) travaillant à la domestication des esprits. Vous avez l’impression que ç’est encore plus pertinent maintenant, que ça s’actualise ?
Oui. Par exemple, je pense avoir été le premier à souligner l’omniprésence du terme « ensemble ». Il n’y a pas un discours électoral, et je ne parle même pas du slogan de Sarkozy, où les gens ne disaient pas 20 fois « ensemble ». Ce qui est une manière de conjurer le fait que les gens ne sont pas du tout ensembles… Il y a aussi quelque chose qui est nouveau, ou plutôt qui s’est accentué, c’est l’irruption du langage de l’entreprise dans le discours politique. La France est une marque maintenant et l’état est une grande entreprise. D’ailleurs c’est officiel puisque la cour des comptes a déclaré que maintenant les comptes de la nation seront présentés comme les comptes d’une entreprise. C’est officiel et c’est admis. Cela n’a d'ailleurs suscité aucune réaction.
 
Pour revenir aux nouvelles manières de penser la politique, est ce que ce ne serait pas dans la lutte contre le libéralisme et le capitalisme, d’une manière internationale, transcendant les frontières, que se trouve maintenant les voix divergentes les plus crédibles et les plus concrètes ? 
Protester contre le libéralisme ne suffit pas. Ca veut dire qu’on veut une démocratie parlementaire, avec un ministère du plan, et une intervention plus importante de l’état. Je pense que c’est un leurre, ça. Les affiches anti-libérales de « la gauche de la gauche de la gauche », à mes yeux c’est une connerie. C’est pas avec le libéralisme qu’il faut en finir, c’est avec le capitalisme. Le libéralisme est une version du capitalisme. Et envisager une autre version du capitalisme, qui serait une sorte de capitalisme très régulé par l’état, comme dans l’Angleterre d’après guerre, ou comme pendant la Quatrième République, je pense que c’est une impasse, parce que ça ne fonctionne pas. Si on veut changer vraiment la situation actuelle, c’est avec le capitalisme qu’il faut en finir. En finir avec le libéralisme, c’est une blague.
 
Et les mouvements anti G8, comme à Rostock en ce moment, quel est votre regard dessus ? Eux sont dans le concret, non ? 
Ca, pour moi, c’est une bonne voie. A condition de se frotter aux flics.
 
Donc les Black Block, par exemple, les activistes les plus extrémistes, ont pour vous une légitimité dans l’action violente ? 
Oui.
 
Personnellement, j’ai l’impression que dans le décorum et dans l’action, ils flirtent  parfois dangereusement avec les pratiques d’extrême droite. Pas vous ? 
Non. Moi, j’en connais qui y sont en ce moment. Et c’est pas du tout des skins de gauche. C’est des mecs qui pensent. J’attends leur retour d’ailleurs, pour pouvoir en parler dans le livre que j’écris.Mais je crois que pour la plupart, on peut pas, et de loin, les assimiler à des crânes rasés version gauchistes.
 




* : une chronique de ce livre, l'insurrection qui vient, sera proposée d'ici peu sur ce site 
 
 
Par lémi - Publié dans : Zapa speech
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Dimanche 10 juin 2007 7 10 /06 /Juin /2007 18:22




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Eric Hazan est le fondateur de la maison d’édition La Fabrique, petite enseigne de l’extrême gauche intelligente qui a pris ses quartiers à Belleville. C’est aussi l’auteur de plusieurs livres marquants et essentiels : LQR, la propagande du quotidien, étude de la domestication contemporaine des cerveaux par l'omniprésence du langage libéral et de ses avatars. Chroniques de la Guerre civile, décorticage des médias autant que constat accablant sur l’évolution de nos sociétés contemporaines. Notes sur l’occupation, récit d’un long séjour dans trois villes palestiniennes, à l’ombre du mur, Naplouse, Hébron et Kalkilyia.  Et L’invention de Paris, travail passionant de cartographie militante de Paris. Le credo à sa démarche, en tant qu’auteur, et en tant qu’éditeur, « faire entendre des voix divergentes ». Personnellement, on prend beaucoup de plaisir à faire entendre cette voix divergente qu’est la sienne, qu’il nous parle du petit nabot joggeur, de l’avenir de l’édition indépendante ou des livres qu’il publie avec La Fabrique. Eric Hazan nous a gentiment accordé, à trois mois d’intervalle, deux  entretiens, l’un portant plus spécifiquement sur la situation du marché du livre et de l’édition indépendante, l’autre sur des questions politiques variées. Voici le premier.      



Mars 2007.


Quel était votre objectif principal lorsque vous avez fondé la Fabrique en 1998 ?

C’était un peu l’idée de faire entendre des voix différentes de celles qu’on entend habituellement. D’arriver à créer un lieu où des gens pensant différemment de la pensée dominante puissent trouver un havre.

 

La Fabrique existe depuis bientôt dix ans maintenant. Est-ce que cet objectif originel a changé ?

Non. C’est plutôt le contraire. Ca se clarifie avec le temps. Les gens savent un peu plus qui on est et donc on a de plus en plus de projets qui nous sont présentés. Notre projet de départ s’est plutôt clarifié, d’autant qu’on s’est rendus compte que ça fonctionnait.

 

Pensez vous exercez votre métier dans les mêmes conditions que lors de la fondation de la maison, notamment au niveau de votre rapport avec les médias ? Est-ce que vous avez plus de retours qu’au début ?

Avec les médias, on a toujours extrêmement peu de retours. La presse écrite nous boycotte dans son ensemble, à quelques exceptions près. La télévision, je ne vous en parle même pas…  De toute façon, à la télévision, on ne parle pas de livres. Et pas seulement des nôtres, mais d’aucun livre. Il reste la radio où nous avons gardé quelques bons amis qui nous réservent une petite place. A France Inter et France Culture, essentiellement.

 

De quels éditeurs contemporains vous sentez vous proches dans l’approche de votre métier ?

Agone surtout. Amsterdam aussi. Il y a également Raisons d’Agir avec lesquels j’ai édité moi-même un livre (LQR, La propagande du quotidien). Pour la plupart, ce sont des gens qui fréquentent les mêmes réseaux alternatifs que nous. Comme par exemple le salon de l’autre livre.  

 

Vous avez fait l’expérience malheureuse du rachat par un grand groupe (Hachette qui appartient au groupe Lagardère) lors de votre expérience dans l’édition d’art, quel enseignement en avez-vous tiré ?

Qu’on ne peut pas travailler à l’intérieur d’un grand groupe. C’est simplement impossible, contrairement à ce qu’ils racontent. Non pas qu’il y ait une véritable censure, il n'y a pas besoin de censure. Tout le monde est tellement convaincu, tout le monde a tellement les mêmes idées, qu’il n’y a aucun besoin de censure à l’intérieur d’un grand groupe.

 

On vous impose une rentabilité, des chiffres…

Oui, c’est ça. Ils font un autre métier, en fait. Les gens comme moi peuvent pas travailler dans un grand groupe, c’est pas possible. Au départ, j’étais un peu naïf. Tout le monde me disait de me méfier, me disait « tu vas voir dans un an t’es parti ». Et moi je me demandais pourquoi ils pensaient ça... A mes yeux, il n’y avait aucune raison que ça se passe mal.

 

J’imagine qu’à l’époque il y avait beaucoup moins d’exemples négatifs, d’éditeurs dégoûtés par cette expérience ?

C’est juste. Je me disais, ils ne peuvent pas modifier mon approche. Même si les éditions Hazan ne marchaient plus financièrement, nous avions une bonne image auprès du public, une crédibilité. Et je pensais que ça briderait leurs interventions. 

 

Combien de personnes travaillent pour la fabrique ?

Nous sommes deux, Stéphane et moi. Et en général, nous fonctionnons avec un ou une stagiaire.

 

Pensez vous avoir atteint votre taille idéale ? Vous avez déclaré, « grandir, c’est mourir », est-ce toujours votre conviction ? N’est pas ce une vision plutôt pessimiste ?

Je ne me rappelle plus avoir dit ça dans ces termes là. Mais je pense que lorsqu’on n’a pas de fonds, on fait des dettes si on grandit. C’est pas possible autrement. Si tu veux rouler vite en voiture, il te faut de l’essence. Pour publier des bouquins, c'est pareil, il te faut de l’argent. Si t’as pas d’argent, ill faut emprunter. Et à partir du moment où tu dois de l’argent aux banques, t’es mort, à moyen terme.

 

C’est un peu l’enseignement que vous avez tiré du rachat des éditions Hazan ?

Oui. Tout le monde sait ça maintenant. Il faut proportionner ses moyens à son travail. Si on dit qu’on veut continuer à faire une édition complètement indépendante, qui ne dépende de personne et si on ne gagne pas au loto, on ne peut pas grandir.

 

Donc, à priori, La Fabrique restera dans sa configuration actuelle ?

Oui. On restera à deux, à publier huit ou dix livres par an, pas plus.

De toute manière, je ne ressens pas de frustration par rapport à ça. On n’est pas inondé de projets qu’on ne peut pas mener à terme. Et puis ça permet de mener les projets en cours à  leur terme sans que, d'aucune manière, ils ne soient bâclés. On les fignole, on en parle beaucoup, c’est une dimension qui me plaît.

 

Personnellement, j’ai découvert La Fabrique par des réseaux alternatifs, pas dans les médias traditionnels ou dans une librairie. Vous souffrez d’un manque de visibilité ?

Ce n’est pas tout à fait vrai pour les librairies. On est présents dans certaines librairies. On est quand même très soutenus dans les cinquante meilleures librairies françaises. On dit que dans la librairie française, il y a environ quatre cents grandes librairies, « premier niveau », comme disent les représentants. Pour moi, ce chiffre est beaucoup surestimé. Il n’y en pas quatre cents. On est plus proches de quarante que de quatre cents, FNAC mises à part. Ca ne veut pas dire que certaines FNAC ne soient pas de très bonnes librairies. Par exemple la FNAC forum a un fonds très impressionnant en sciences humaines. Alors que la FNAC Toulouse, c’est une vraie honte. Tu rentres et tu te dis, « d’accord, nos livres n’ont rien à faire là… » Mais quand je parle des quarante librairies,  je parle des librairies indépendantes

 

Alors que vous êtes une personnalité considérée comme plutôt charismatique de l’édition indépendante, vous êtes généralement absents des médias traditionnels. Est-ce une situation que vous combattez ou pensez vous que c’est le prix à payer pour « faire entendre des voix discordantes » (livre hebdo, 2002) ?

C’est une bonne question, mais je ne sais pas trop comment y répondre. Je pense quand même que c’est plutôt un prix à payer. A partir du moment où on défend certaines positions, en particulier sur l’immigration, l’Islam et la Palestine, on est tellement en opposition avec le courant dominant dans la presse qu’ils vous boycottent.

 

On pourrait quand même imaginer que certains journaux à grands tirages, comme Le Monde ou Libération parlent de vos publications ?

Non. Si on prend l’exemple de Libération, Bernard Henry Lévy a maintenant 6% du capital. Et avec l’arrivée de Rotschild, Libération est pour moi un journal fini au niveau du débat intellectuel. Et il y a trois quatre ans, c’était déjà pareil. Pour trouver encore des ouvertures dans Libé, je dirais qu’il faut remonter jusque vers 2002. Et encore, ce n’était que dans le cas d’un rebond, si tu écrivais un truc, une fois sur trois, ils te le passaient. Maintenant, ça ne sert même plus à rien d’essayer. C’est ce que montre bien le livre de Pierre Rimbert publié par Raisons d’Agir il y a six mois, Libération, de Sartre à Rotschild. Pour Le Monde, c’est pareil, peut être même pire, au niveau de la stagnation intellectuelle.

 

Les éditions Agone ont une règle d’or : « ne jamais publier un livre pour le seul motif de sa rentabilité. » Avez-vous déjà dérogé à cette règle ?

Non. Jamais. La question ne s’est jamais posée, en réalité. On ne s’est jamais trouvé devant un projet en se disant « on va se faire des couilles en or avec ce bouquin même s’il ne nous plaît pas ».

De toute manière, notre domaine d’investigation ne compte en fait aucun best seller possible. Les sciences sociales, ce n’est pas la littérature, on sait qu’on ne touchera jamais un public de masse, sauf rarissime exception.  

 

Existe-t-il selon vous des éditeurs ayant une forte répercussion sur le débat d’idées, politique ou non, en France ? Si oui, cette répercussion est elle comparable à celle qu’ont pu avoir des gens comme Maspero pendant la guerre d’Algérie, Lindon et Minuit sur les grandes questions de société ou Pauvert  et ses pieds de nez à la censure ?  

Je dirais que oui. Les éditeurs que tu as cité (Agone, Raison d’agir, Amsterdam, Le Temps des Cerises…) sont dans le prolongement de ces prises de positions. Mais aujourd’hui, du fait de la concentration dans l’édition et des conditions économiques dans lesquelles nous prenons place, ils sont plus petits, plus inaudibles, plus minoritaires qu’à l’époque.

 

C’est vrai qu’on a l’impression qu’un personnage comme François Maspero (fondateur des éditions Maspero), par exemple, pesait beaucoup sur le débat intellectuel et était très médiatisé. De même que certains livres de Minuit, je pense par exemple à La question, d’Henry Alleg, qui a lancé le débat sur la torture en Algérie, ont eu un retentissement peu imaginable aujourd’hui. Personnellement, je ne trouve pas d’exemple de livres qui dans les dix dernières années auraient à ce point « agi sur l’histoire ».

Tu as raison, il n’y en a pas. Je pense que la concentration dans le monde de l’édition et l’hyperproduction font que notre production est noyée. Beaucoup plus que ne l’était la leur, c’est clair. Il y a un phénomène de dilution dans l’hyperproduction. Je pense que par rapport aux années dont on parle – qui remontent à bientôt cinquante ans, un demi- siècle maintenant – la rentrée littéraire, par exemple, qui concerne plus de six cents livres maintenant, en concernait soixante-dix. En tout cas, certainement pas le genre de déferlement de cartons qui arrivent chez les libraires en septembre. Il y a ce phénomène de la noyade, donc. Mais il y a aussi tout ce qui concerne l’évolution des médias, qui aujourd’hui font silence sur tout ce qui dérange. Il y a vraiment un étouffoir de la presse écrite, qui est quand même le soutien principal du livre quoi qu’on pense. En tout cas, historiquement, ça a été le principal soutien.C’est quand même dans les journaux, dans les magazines, dans les mensuels, dans les hebdos, qu’on parle  du livre. Mais aujourd’hui, les livres qui dérangent, les livres qui ne sont pas dans le courant principal, sont absents. Ils ne sont mêmes pas critiqués négativement, ce qui serait déjà une façon de les faire connaître, de reconnaître leur existence. La meilleure façon pour eux qu’il n’y ait aucun retentissement, c’est de ne pas en parler du tout. Par exemple, je viens de publier un livre qui s’appelle notes sur l’occupation, il n’y a pas eu une seule ligne dessus dans la presse écrite. Pas une ligne. Ca ne l’empêche pas de se vendre, il marche relativement bien.

 

Mais un de vos autres livres, LQR, la Propagande du quotidien, il me semble qu’il a eu un écho dans les journaux ?

LQR, c’est différent. C’est parce qu’il a été un gros succès de vente que la presse a été obligée d’en parler. Ils n’en auraient jamais parlé si il n’avait pas marché à ce point.

 

Est-ce qu’alors, ce ne serait pas plus qu’une position idéologique de la part de la presse, une focalisation des journaux sur ce qui se vend beaucoup, un déni des petits ?

Non, je ne crois pas. Je pense que c’est un étouffoir idéologique. Pour LQR, ils ont étés forcés parce qu’il y a eu une émission chez Mermet (« Là-bas si j’y suis » sur France Inter) et à la suite de cette émission, les ventes sont parties en flèche. Et le bouquin s’est retrouvé, qu’ils le veuillent ou non, dans la liste des meilleures ventes de Livres-Hebdo / L’Express. Et là, ils ne pouvaient plus feindre l’ignorance. Ce n’est qu’à ce moment là qu’ils en ont parlé.

  

Votre catalogue aborde des questions très diverses, ce que vous appelez « les divers champs de bataille de la guerre civile » et est à priori détaché de toute affiliation partisane systématique. Pensez vous que l’on puisse faire de l’édition engagée cohérente tout en se focalisant sur une cause ou parti particulier ? 
Non, je pense qu’il faut nous différencier de tout ce qui est affiliation partisane. Etre inféodé à un parti, à une pensée formatée, c’est le contraire de ce que nous faisons. Les éditions Sociales, par exemple dans les années soixante suivaient la ligne du PC et de l’internationale communiste sans pouvoir s’en écarter. Ils n’auraient pas publié un auteur trotskyste. 
 
C’est un peu ça que Gérard Guégan raconte concernant les éditions Champs Libres, très mal vues par l’orthodoxie communiste dans les années 1970.
Oui, j’ai lu son livre. Mais je pense que ça relève d’une autre époque. Il n’y a plus de maison d’édition dont on puisse dire qu’elle serait à la solde d’un parti. A mes yeux, les plus inféodés à un parti, ce serait Grasset, à la solde de Sarkozy et de l’UMP. Leur grand intellectuel, c’est Bernard Henry Lévy, c’est eux qui publient toute cette philosophie de tête de gondole, Luc Ferry et consorts. 

Beaucoup d’acteurs et d’observateurs du monde du livre stigmatisent l’évolution actuelle de l’édition française : la concentration éditoriale, le sacre du marketing et la frilosité des décideurs et du monde médiatique bâillonneraient l’expression de voies discordantes. Vous-même avez parlé de « Mc carthysme soft » et beaucoup encouragé le débat en publiant les deux livres d’André Schiffrin. Est-ce que la situation se dégrade encore ?

La question finalement, c’est : « est-ce que ça peut être pire ? » Je crois que oui. La concentration par exemple, ça peut encore se dégrader. Moi je pense qu’ on va voir dans les prochaines années Albin Michel passer chez Hachette, Gallimard racheté par un groupe allemand et Le Seuil plonger dans le néant intellectuel. On peut voir encore le paysage se dégrader. Pas médiatiquement où on a atteint le fond du trou, ça ne peut pas être pire. Que les suppléments livre des quotidiens deviennent plus mauvais qu’ils ne le sont, je ne crois pas ça possible. C’est devenu carrément un sujet d’hilarité générale d’ailleurs. Avec Le Monde des livres, Libération des livres, on est dans le comique, dans l’indigence.   
///

Pour vous, donc, on va passer de cette situation qu’ils appellent « oligopole à frange » (deux grands, quelques moyens, une galaxie de petits), à un duopôle où Gallimard, Albin Michel, Le Seuil…) ne seraient plus indépendants. Il ne resterait plus qu’Hachette et Editis face aux petits, à ceux qu’on rattache à l’édition indépendante ?  
C’est possible qu’on arrive à ça. Pour le Seuil c’est déjà fait. Et je crois que la disparition de cette grande maison intellectuelle est très embétante. Il y a des libraires par exemple qui faisaient 40% de leur chiffre d’affaire avec Le Seuil. Les librairies les meilleures, souvent. Il ne faut pas non plus idéaliser Le Seuil non plus. C’était une maison qui faisait du pognon, dirigée par un personnage quasi mafieux. Mais il se trouve que dans le jeu des circonstances, il y avait un réservoir d’auteurs, un réel bouillonnement d’idées au sein de cette maison. C’était très précieux, comme ce que pouvait être dans le domaine de la presse Le Monde en 1965. Une sorte de garant de propreté intellectuelle.Si cette maison là plonge comme elle a l’air de le faire, c’est tragique. Beaucoup plus que si c’était le cas de Gallimard par exemple. Parce que Gallimard n’est plus depuis longtemps un foyer créatif. Ils exploitent un fonds, c’est tout. Et ne font plus de la littérature, ou alors de la littérature à Goncourt.

 

Finalement, à vous écouter, on a vraiment l’impression d’une coupe réglée de la société au niveau intellectuel. Il n’y a donc plus aucun espace d’expression qui subsisterait pour diffuser des voix un peu discordantes ?  C’est un constat plutôt noir. Qu’on retrouve d’ailleurs dans un livre comme LQR qui décrit finalement l’avancée implacable et inhumaine de la pensée libérale dans une société où ne subsiste plus d’espace de résistance à la pensée dominante.

Je pense qu’on est dans une espèce d’époque charnière. On voit très bien d’où on sort et d’où l’on vient. On vient d’une sociale démocratie assez paternaliste et bienveillante, de droite comme de gauche. C’est fini ça. Il y a un durcissement général de tout ça. Je crois qu’on n’est pas partis pour continuer sur ce mode. Il va y avoir une rupture.

 

Vers le pire ou vers le mieux ?

L’un puis l’autre je dirais. Le pire et puis la réaction, le mieux. Il faudra que le pire montre son vrai visage, se découvre, avant de pouvoir être combattu.

 

Dans « faire mouvement », vous estimez que s’il n’y a pas de résistance à la concentration éditoriale, si personne ne tire vraiment la sonnette d’alarme, ce serait dû à une démission des intellectuels, qui n’auraient aucun intérêt à dénoncer un système les rémunérant grassement.

Oui. Les intellectuels de réseau aujourd’hui, ils font partie de cette concentration. Ils en sont à la fois les agents, les promoteurs et les bénéficiaires. Entre l’oligarchie dont je parlais et les intellectuels de pouvoir, il y a une relation consubstantielle.

 

Ca apparaît patent pour des gens comme Bernard Henry Lévy, Alain Finkielkraut ou Luc Ferry, qui sont finalement des figures de l’intellectuel sans l’être du tout. Mais est-ce qu’il n’y a pas la place pour un discours d’autres intellectuels qui seraient moins bâillonnés ?

En fait c’est un problème de place. Ils monopolisent le terrain. Ce sont des gens qui se constituent des réseaux et qui travaillent tout le temps à ça. Un pied au Point, un pied chez Grasset, un pied au Goncourt… Et ils contaminent d’autres personnes à des niveaux moins élevés. Ils y consacrent toute leur énergie, à tisser cette toile, ce réseau étendu. C’est le paradoxe de l’intellectuel maintenant. Pour l’être, il faudrait consacrer une énergie folle à constituer des réseaux, ce qui est le contraire d’être un intellectuel. C’est pour ça que ce sont des gens qui, au-delà de leurs positions et même s’ils sont intelligents, ont des discours de merde, des pensées de tête de gondole. Des pensées intelligentes de droite, il y en a eu dans l’histoire. Il n’y en a pas maintenant. Ceux qui restent, c’est des intellectuels du maintien de l’ordre. Ils font des bouquins qui incitent à surtout rester tranquille, à ne rien remettre en cause.

 

Et des vrais intellectuels comme Jacques Rancière, publiés par votre maison, seraient l’anti-thèse de ce genre d’intellectuels de pacotille ?

Oui, on peut dire que sa position est tout à fait différente. Comme sa notoriété et ses chiffres de vente. Ce n’est pas la même planète.




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Par lémi - Publié dans : Zapa speech
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Samedi 9 juin 2007 6 09 /06 /Juin /2007 22:19

 

 

 

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En ces temps de disette utopique ou même les plus acharnés semblent avoir perdus la foi, où l’énoncé du mot de révolution ne fait plus frémir les gens respectables mais leur arrache tout au plus un ricanement condescendant (il faut bien que jeunesse se fasse…), on ne saurait trop conseiller la lecture de ce court essai consacré aux premiers à avoir allumé l’étincelle révolutionnaire dans la société russe du 19ème siècle.

Une chose de sûre, ces mecs en voulaient…

 

   On y croise le tout premier comité central de la révolution (crée en 1862), collectif d’enragés qui a toute la « troisième section de la chancellerie hautement privée de sa majesté » (ça vous a quand même plus de gueule que « ministère de l’intérieur »…) à ses trousses ; le géant Bakounine, théoricien aventureux habité par une mystique quasi religieuse de la rébellion (« l’ordre est un crime, la révolte est un bien ») ;  des fils et filles de bonne famille choisissant d’abandonner leurs vies de patachons pour partager celle des populations campagnardes les plus miséreuses ; des conjurés poètes terroristes tous prêts à donner leur vie contre celle du tsar ou d’un de ses acolytes ; le schizophrénique Asev révolutionnaire acharné, planificateur de nombreux attentats sanglants, mais également espion à la solde du tsar ; ou le très déterminé Soloviov revendiquant ardemment le droit de mourir pour la Cause (« c’est mon affaire. Alexandre 2 est à moi, je ne le cède à personne ! ») …   

Il y a une figure qui traverse ce livre et qui dépeint parfaitement la beauté de la révolte de ceux qui avaient tout à perdre et pas grand-chose à gagner : celle du terroriste Kaliayev (c’est lui sur la photo), conjuré poète habité par l’espoir de participer au renversement d’un pouvoir dont l’inhumanité le révulse. Le jour J, idéalement placé sur le passage de la voiture du Grand duc Serge, Kaliayev est incapable de lancer la bombe qu’il lui destinait de peur de tuer en même temps sa femme et ses enfants : « je crois avoir bien agi. A-t-on le droit de tuer des enfants ? ». Très loin de l’imaginaire généralement accolé à la gente terroriste, supposée sans âme ni remords...

 

Ceux que Marx appelait « les rêveurs de l’absolu », ont tout sacrifié à leur cause, sans pour autant négliger de l’enrober d’une intégrité morale exemplaire. A lire le récit de leur engagement, de leurs conjurations bancales, de leur folie souvent, on comprend le rôle si important qu’a pu jouer une poignée de révolutionnaires dans le renversement de la tyrannie tsariste, quelques décennies plus tard. Marx toujours : « un rêveur de cette trempe, un inconnu au milieu de la foule, suffit pour plonger tous les puissants du monde dans la terreur ». L’exemple de ces conjurés russes se répandant à travers l’Europe (Ravachol ou Vaillant en France s’inscrivent ainsi largement dans cet héritage), les attentats contre les monarques liberticides se multiplièrent. A tel point que, dixit Enzensberger, « être chef d’État devint, pendant la Belle Epoque, si paisible, si stable, des grands bourgeois, une profession extrêmement dangereuse ».

 

La morale à tirer de tout ça ?

On pourrait en tirer une légitimation de l’action armée, du refus violent d’une société tyrannique où quelques puissants s’engraissent sur le dos de l’immense majorité. On pourrait également y voir une règle de vie, une morale intemporelle de l’engagement.

Mais la société russe du 19ème siècle n’est que difficilement comparable à nos démocraties contemporaines, même perverties. Ce que les conjurés en leur temps avaient déjà compris. A conditions exceptionnelles, moyens exceptionnels. En dehors, pour eux, la violence est à bannir.

En témoigne la lettre ouverte que Kaliayev et ses camarades adressèrent au peuple américain en octobre 1881, après l’assassinat du président des Etats-Unis, Garfield : « au nom du parti révolutionnaire russe, nous protestons contre cet acte criminel. Dans un pays ou la liberté des citoyens leur permet d’exposer librement leurs idées, où la volonté du peuple fait non seulement les lois, mais élit aussi la personne chargée de les appliquer, l’assassinat politique est l’expression d’une tendance despotique semblable à celle que nous voulons abolir en Russie. Le despotisme est toujours condamnable et la violence ne se justifie que quand elle s’oppose à la violence. »

  

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Editions Allia ; 6.10 euros 
Traduction Lily Jumel

Par lémi - Publié dans : Zapathèque
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Samedi 9 juin 2007 6 09 /06 /Juin /2007 14:52




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De quoi est née cette idée de mettre en avant la personnalité de Sarkozy à travers le personnage d’un directeur du personnel sans scrupules, le bien nommé Nico Shark ?
D'une frustration à voir ce monsieur qui ne tient pas ses promesses élu président. Alors plutôt que de brûler des poubelles et d'aller en prison, j'ai pris mon crayon. Je me suis également souvenu d'un super feuilleton américain "Profit", et du strip "Dilbert"...

Personnellement, je trouve que l’idée de le dépeindre en arriviste aux dents longues faisant régner la terreur sur l’entreprise dont il gère le personnel est tout à fait pertinente. J’imagine que c’est une façon de dénoncer ses accointances avec le monde des affaires et ses projets économiques ultra-libéraux ?
Le fait qu'il ne soit pas PDG mais chef des DRH est limpide, ce n'est même pas lui qui dirige l'entreprise... Ce n'est qu'un maillon de la grande chaîne du capitalisme.

Est-ce que l’idée était déjà en germe avant le 6 mai ?
L'avant veille, voyant l'inéluctable, j'ai commencé à cogiter. Et j'ai préparé ma première page pour le 6 à 20h01.

Tu aurais imaginé faire ça avec une autre personnalité politique française, par exemple si S. Royal était à sa place ?
Non. J'aime pas du tout sa voix quand elle discoure, mais ça ne m'aurait pas poussé à autre chose que d'acheter des boules Quiès.

Est-ce uniquement en réaction à la personnalité et aux idées de Sarkozy ?

Je crois que c'est la première élection française où il y a une telle animosité à l'égard du président élu démocratiquement. En tout cas, de la part du camp des perdants. Mon travail est donc de canaliser cette déception, la mienne et celle des lecteurs, pour ramener la paix sociale en servant d'exutoire. En clair, je suis payé en sous main par l'UMP pour faire ce job.

Qu’est ce qui t’inquiète le plus dans le programme et les idées de Sarkozy ?
Ce qui m'inquiète le plus, c'est ce qu'il a déjà fait. Mentir, par exemple en disant qu'il ne privatisera pas GDF et le faire 2 ans plus tard. Ne pas avoir le quota de logements sociaux dans sa ville de Neuilly. Louvoyer avec des idées d'extrême droite. Accepter un jet privé et aller sur le yacht d'un homme affaire. Faire peur aux journalistes pour que le bon peuple reste ignorant sur ses activités, noyauter les médias (TF1 récemment), faire du jogging avec un tee-shirt aussi moche.

Tu as beaucoup de retour par rapport à ce blog ? Est-ce qu’il est autant fréquenté que l’était le précédent ?
Même fréquentation pour l'instant. Mais j'aime beaucoup le principe qu'il soit participatif. Les lecteurs m'envoient leurs idées, que j'adapte. Ça aussi ça canalise l'aigreur et Nicolas m'en a remercié.

Tu ne crains pas que cet «ami pour 5 ans» ne se transforme en «ami pour dix ans», voire pire ?
Hé, si ça se trouve, on va être hyper surpris. Il va tenir tous ses engagements, il va faire des trucs formidables pour la France.

Dans la vie, tu te considères comme quelqu’un d’engagé ?
Non. je suis un trouillard.

Le 06 mai au soir, tu étais dans la rue ?
Non. on avait préparé une bouteille de champagne pour la victoire hypothétique de la gauche. On l'a quand même ouverte en trinquant à la bêtise du parti socialiste et à l'intelligence et au cynisme pragmatique de l'UMP.

Y’aura-t-il un album tiré des aventures de Nico Shark ?
Je ne sais pas. Si je parviens à faire durer ce blog sans que ça baisse en qualité, pourquoi pas...

La bande dessinée restait un des seuls arts à ne traiter que très peu d’actualité ou de politique. Mais les élections de 2007 ont été abordées par de nombreux auteurs de bande dessinée, et leurs albums se sont plutôt bien vendus. Il semblerait que le genre soit appelé à se développer. Ca t’inspire quoi?
Je crois que de faire un album avec Bigard, Mimi Mathy ou Sarkozy, c'est pareil. Moi, je me situe plus du côté des dessinateurs de presse. Je m'impose une page par jour, je suis l'actualité, et en plus, je fais ça gratos... (sauf Nicolas qui m'allonge un peu d'oseille).

Est-ce qu’un auteur en particulier a influencé ou influence ton travail ?
Larcenet, Sattouf, Trondheim, Sfar, Reiser...

Tu connais d’autres auteurs de bande dessinée qui ont une démarche similaire à la tienne?
Comme je suis plutôt gros, j'ai une démarche un peu balourde. Peut-être que Greg à la fin de sa vie avait la même démarche que moi...
Mmm? c'était pas la question ?

Dans ton blog précédent, qui a eu un succès énorme, tu mettais en scène un personnage de dessinateur obsédé sexuel, sujet qui n’était pas spécialement relié à l’actualité. Tu as ressenti le besoin de faire un travail plus engagé, moins innocent? Est ce que le détonateur a été l’élection de Sarkozy et ses flirts poussés avec la droite dure?
En tout cas, j'avais dit ce que j'avais à dire au niveau de la pornographie. Et surtout que les mecs feraient mieux de se branler un peu plus plutôt que de réfléchir avec leur bite. Ça ne me paraissait pas évident de faire quelque chose au niveau politique. J'avais fait une histoire en bottant vaguement en touche dans un collectif chez Dargaud « Vive la politique ». A ce moment là, je ne voyais pas par quel bout prendre ce domaine...

Le succès de ton précédent blog annonce t’il à tes yeux un développement de l’édition numérique de bande dessinée?
Je ne sais pas. Il faut juste comprendre que ce n'est pas rentable de faire un blog bd pour l'instant. Donc ce n'est pas joué...

Penses tu que l’approche traditionnelle de la bande dessinée (support papier, attachement à l’objet en lui-même…) est appelée à disparaître sur le long terme?
Non. Autant la duplication de la musique et de l'audiovisuel est facile via Internet, autant un album de bande dessinée est plus agréable à lire avec du papier.

Est-ce qu’il y aura un vrai coming out de Frantico, ou est ce que tu considères que l’anonymat fait partie intégrante de ta démarche?
Je crois que c'est un faux débat.

Est-ce que cet anonymat n’est pas aussi une façon de faire mousser ton travail, de jouer de la rumeur? J’ai eu parfois l’impression, surtout après que tu aies remporté le grand prix de la Ville d’Angoulême en 2006, qu’on s’intéressait plus à l’identité du mystérieux Frantico (Lewis Trondheim? Sébastien Lesage? Un collectif?) qu’à son travail. Tu as ressenti la même chose?
Déjà, je n'ai pas eu le grand prix d'Angoulême. Frantico grand prix, ça se saurait *. De plus, j'aimerais bien avoir autant de lecteurs que Trondheim, s'il pouvait faire un faux coming out en disant qu'il est moi, ça m'arrangerait. Mais ce que je préférerais vraiment, c'est qu'on parle plus de mon travail que de moi.

Lewis Trondheim a déclaré à 20mn qu’il n’était pas Frantico, mais qu’il adhérait totalement à son apologie de la masturbation, masturbation convulsive qui permettrait «d’éviter les excitations machistes et les guerres». Tu adhères au propos?
Tout à fait. Les grands esprits se rencontrent.
 

 

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http://www.zanorg.com/nicoshark/





* En fait, l’album de Frantico a été nominé pour le prix du meilleur album mais n’a effectivement pas reçu de prix. Grossière erreur que m’inspira un site pourrave désormais banni à vie de mon ordinateur… 

 


Par lémi - Publié dans : Zapa speech
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